MayaLefebvre_2026-08-08_quand_les_pates_remplacent_la_viande

Sécurité alimentaire au Québec : quand les pâtes remplacent la viande

Dans la cuisine modeste de son appartement du Plateau, Marc-Antoine dépose un paquet de pâtes dans son armoire. Ce geste, devenu rituel, raconte à lui seul l’histoire de milliers de Québécois qui jonglent chaque semaine avec un budget épicerie qui ne cesse de fondre. « Avant, je cuisinais du bœuf haché deux, trois fois par semaine. Maintenant, c’est du luxe », confie cet étudiant de 28 ans qui travaille à temps partiel dans un café. Son panier d’épicerie a radicalement changé : les protéines animales ont laissé place aux pâtes, au riz, aux légumineuses en conserve. « Je ne me reconnais plus dans ce que je mange. C’est comme si je perdais un morceau de moi-même. »

Cette réorganisation forcée du garde-manger n’est pas qu’une question de goût ou de préférence alimentaire. C’est une violence silencieuse qui s’invite à table. Louise, mère monoparentale de deux enfants à Longueuil, raconte comment elle planifie désormais ses repas au centime près. « Les enfants me demandent pourquoi on ne mange plus de poulet. Je leur explique qu’on essaie de nouvelles recettes. Mais la vérité, c’est que je ne peux plus me le permettre », dit-elle, la gorge serrée. Elle calcule, compare, renonce. Et surtout, elle s’inquiète pour la santé de ses petits, sachant que les compromis alimentaires ne sont jamais neutres sur le développement des enfants.

Derrière ces choix contraints se cachent des chiffres implacables. Le prix des aliments a bondi de près de 20% en deux ans au Québec, alors que les salaires, eux, stagnent. Pour les personnes vivant de revenus fixes ou précaires – pensionnés, travailleurs au salaire minimum, étudiants – chaque hausse de prix se traduit par une nouvelle équation impossible à résoudre. Réjean, retraité de 72 ans vivant seul à Trois-Rivières, résume : « Ma pension n’a pas augmenté. Mais mon épicerie, elle, a doublé. Alors je coupe. Dans la nourriture d’abord, parce que le loyer, lui, n’attend pas. » Cette réalité touche aujourd’hui une part croissante de la population, y compris des gens qui travaillent à plein temps.

Ce n’est pas seulement le portefeuille qui souffre. C’est la dignité. Se nourrir correctement devrait être un droit, pas un privilège réservé à ceux qui en ont les moyens. Pourtant, les banques alimentaires débordent, les files s’allongent, et le sentiment de honte accompagne souvent ceux qui doivent faire appel à l’aide. « J’ai toujours travaillé, j’ai toujours payé mes factures. Maintenant je dois calculer si je peux me permettre un litre de lait », confie Sylvie, aide-soignante à temps partiel. Cette perte d’autonomie alimentaire ébranle l’estime de soi et crée un stress constant qui affecte la santé mentale autant que physique.

Ces histoires individuelles révèlent un échec collectif. Tant que les politiques de revenu minimum, de logement abordable et de protection sociale resteront insuffisantes, des milliers de personnes continueront de remplacer la viande par des pâtes, non par choix, mais par nécessité. Il est temps de reconnaître que personne ne devrait avoir à choisir entre se nourrir correctement et payer son loyer. La sécurité alimentaire n’est pas une question de débrouillardise personnelle : c’est une responsabilité collective. Et elle commence par des salaires décents, des politiques sociales justes, et la conviction que manger à sa faim, dignement, est un droit fondamental qui ne se négocie pas.

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