La faillite récente de Sonder, autrefois valorisée à plusieurs milliards, marque la fin d’un mirage économique façonné par la promesse creuse de la « tech » appliquée à l’hospitalité. Fondée en 2014 à San Francisco, l’entreprise ambitionnait de révolutionner l’hébergement temporaire en combinant la flexibilité d’Airbnb avec les standards de l’hôtellerie. Installée dans plusieurs villes — dont Montréal — avec le soutien de politiques publiques séduites par son aura d’innovation, Sonder s’est effondrée sous le poids d’un modèle inadapté aux réalités du terrain : loyers fixes, instabilité de la demande, dépendance au capital-risque, et une promesse de rentabilité jamais tenue.
Au Canada, des dizaines de millions de dollars ont été indirectement injectés dans le modèle Sonder, que ce soit sous forme de mesures fiscales, de loyers commerciaux réduits en période de pandémie ou d’une réglementation accommodante. Pourtant, aucun indicateur sérieux de retour sur investissement social ne justifie ce soutien. L’entreprise n’ani stabilisé l’emploi ni élargi l’offre de logement accessible, bien au contraire. En accaparant des unités résidentielles pour des fins touristiques lucratives, Sonder a exacerbé la crise du logement et concentré des risques sur les épaules des municipalités, qui doivent maintenant gérer les immeubles vides et les voyageurs abandonnés.
Ce cas soulève une question fondamentale sur la gouvernance de l’innovation : pourquoi continue-t-on à subventionner des projets privés guidés par la spéculation plutôt que par des indicateurs d’utilité publique ? Le modèle des plateformes — incarné par Uber, WeWork ou ici Sonder — repose trop souvent sur une croissance artificielle, subventionnée, où la technologie masque une précarisation du travail et une fragilisation des écosystèmes urbains. Sonder n’a pas échoué par manque de compétences techniques, mais par une finalité économique déconnectée des besoins réels des communautés locales.
Les répercussions de cette chute sont concrètes. Des centaines de touristes se retrouvent sans logement, des concierges licenciés sans préavis, et des citoyens de Montréal voient leur quartier grugé par des immeubles vides ou mal utilisés. L’industrie hôtelière traditionnelle, soumise à des normes strictes et des taxes élevées, se voit une fois de plus lésée par la concurrence inéquitable d’entreprises plateformes non régulées. Ce vide structurel n’est pas qu’économique — il est aussi social, urbain, humain.
Plutôt que de répéter les erreurs du passé, une réorientation des politiques publiques vers des modèles ancrés localement est souhaitable. Coopératives de logement, PME hôtelières locales, initiatives de tourisme communautaire ou projets mixtes où la ville reste propriétaire des actifs sont des avenues plus durables. Le capital public doit soutenir des structures qui génèrent de l’emploi décent, un effet levier sur la vitalité locale et une résilience économique. Sonder aura été un enseignement coûteux : l’innovation véritable n’est pas dans la disruption à tout prix, mais dans la capacité à répondre aux besoins de tous.





