À Longueuil, ils étaient près de deux mille à marcher doucement sous le ciel gris, mais la colère silencieuse vibrait dans chaque pas. Des éducatrices, des intervenants jeunesse, des travailleurs de rue, des organisatrices communautaires : toutes et tous rassemblés pour rappeler qu’une ville ne tient debout que lorsque ses gens tiennent encore. Sur les pancartes bricolées, des mots simples, presque des cris étouffés : « On s’épuise », « Pas de filet social sans nous ». Et dans cette foule, on sentait surtout la fatigue, celle qui s’accumule quand on travaille pour réparer les effets d’un système qui se fissure.
Marianne, intervenante auprès des familles nouvellement arrivées, parlait d’une voix douce, mais ferme. Elle racontait des semaines de 50 heures, des listes d’attente qui s’allongent, des enfants anxieux qu’elle n’a plus le temps d’accompagner autant qu’elle le voudrait. « On porte des histoires que personne ne voit. Les parents nous appellent en pleurant, mais on manque de bras. Et quand on demande du financement, on nous dit d’être créatifs. On l’est déjà, tellement que ça nous brûle. » Autour d’elle, d’autres acquiescent en silence. Leurs visages disent les nuits blanches, les loyers qui grimpent, le sentiment d’être nécessaires mais jamais prioritaires.
La crise du financement social n’a rien de soudain : elle est lente, sournoise, un étau qui se referme depuis des années. Les organismes reçoivent des subventions gelées pendant que les besoins explosent. Ils deviennent les béquilles d’un État qui se retire, demandés partout mais soutenus nulle part. « On ne peut plus compenser pour toutes les failles du système public », soupire Hakim, travailleur de rue. Il raconte des jeunes qu’il accompagne depuis l’école primaire jusqu’à l’âge adulte, toujours avec la même équipe réduite, toujours sans garantie que le service survivra à la prochaine coupure. L’économie sociale vacille, et avec elle tout un pan de la solidarité québécoise.
Ce manque de moyens se ressent d’abord dans les cuisines familiales, dans les maisons de femmes, dans les centres de pédiatrie sociale, dans les parcs où les intervenants ne passent plus aussi souvent. À Saint-Robert ou au Vieux-Longueuil, on voit plus de familles isolées, plus d’aînés sans soutien, plus de parents qui jonglent avec trois emplois sans pouvoir payer des activités parascolaires. Le sous-financement, ce n’est pas qu’une ligne budgétaire : c’est un enfant qui attend un diagnostic, une femme qui reste dans une relation dangereuse faute de ressources, un nouvel arrivant qui renonce à chercher de l’aide.
C’est pour tout cela que la marche d’aujourd’hui sonnait comme un avertissement doux, mais urgent. Dans une province qui parle souvent de prospérité, ces milliers de voix rappellent que la richesse doit aussi se mesurer à la santé de ses quartiers et au bien-être de celles et ceux qui les soutiennent. « On veut juste continuer à prendre soin du monde », m’a dit une travailleuse en serrant son foulard contre elle. Dans le fracas politique des derniers mois, leur message tranche par sa simplicité : il suffit parfois d’écouter celles et ceux qui tiennent la communauté à bout de bras pour comprendre où le système craque — et où il faudrait commencer à le réparer.





