On pourrait croire à une mise en scène : les cafés désertés, les autobus silencieux, les succursales de la SAQ cadenassées. Mais ce n’est pas un théâtre. C’est un automne de luttes, aux gestes fracturés mais aux colères communes. Ce que l’édito de cette semaine évoque sans vraiment nommer, c’est la convergence d’un malaise – ce bruit sourd d’un monde du travail qui se vide de sens, comme ces gobelets abandonnés au détour des trottoirs. La grève n’est pas un événement, c’est un langage – et si on n’y entend que du vacarme, c’est qu’on ne veut pas écouter le discours des failles qu’il révèle.
Il y a dans cette solidarité impromptue – entre baristas, chauffeurs, préposé·es et caissier·es – l’ébauche d’un nouvel imaginaire de classe. Pas une unité idéologique, mais une juxtaposition de fatigues chroniques, de loyautés précaires, de travail invisible. Dans la dissonance apparente, une même revendication se dessine : le refus d’être réduit·e à une variable d’ajustement. Quand les exploitations changent de costume plus vite que nous ne pouvons les nommer, le besoin d’une solidarité transversale n’est plus un luxe intellectuel, mais une urgence morale.
La réponse politique, elle, se drape dans le lexique fané de la gestion comptable : mesures temporaires, prudence budgétaire, fermetures stratégiques. Ces formulations technocratiques, vidées de souffle et de sens, ressemblent à des slogans pour apaiser des actionnaires imaginaires. Elles trahissent en réalité une chose plus grave : l’indignité d’un pouvoir incapable de parler à la hauteur du réel. Car c’est bien cela le cœur de la crise – pas seulement économique, mais éthique. La déconnexion froide entre ceux qui tiennent les murs et ceux qui en comptabilisent l’usure.
Ce n’est pas le travail qui a perdu sa valeur : c’est notre société qui a méthodiquement dévalorisé celles et ceux qui le font. Chaque mobilisation lève le voile sur une morale collective ébréchée, où ce qui est utile est souvent mal payé, et ce qui est bien payé devient parfois inutile. On nous répète, comme un catéchisme néolibéral, que la valeur est produite par l’innovation, par le risque entrepreneurial. Mais sans chaleur humaine dans les crèches, sans soins dans les CHSLD, sans café chaud dans nos routines, quelle innovation pourrait encore prétendre être du progrès ?
Il reste alors à sortir du bruit – celui des slogans vides, des oppositions factices. Repenser la solidarité non comme un pacte entre identiques, mais comme une manière de relier les solitudes structurelles. L’économie de la dignité ne naîtra pas d’un chiffre de croissance, mais d’un consentement profond à reconnaître ce qui fait tenir la vie ensemble. Entre les grilles fermées de la SAQ et les silences tendus des transports, un autre récit s’écrit. Et si nous l’écoutions vraiment, nous entendrions peut-être, derrière le fracas, autre chose : la promesse discrète d’un bien commun retrouvé.





