Le Bureau de développement du projet (BDP) vient de lâcher le chiffre que personne ne voulait entendre : entre 75 et 113 milliards de dollars pour le TGV Alto reliant Québec, Montréal et Toronto. Pendant que nos gouvernements se gargarisent de « projet du siècle » et de « modernité », on nous demande d’avaler sans broncher une facture qui pourrait littéralement transformer le Québec et le Canada. Mais transformer pour qui? Pour les cadres qui shuttent entre deux tours à bureaux? Pour les consortiums européens qui se frottent déjà les mains? Certainement pas pour la mère monoparentale de Hochelaga qui attend deux autobus pour se rendre au travail, ni pour les travailleuses de Trois-Rivières coincées dans un désert de mobilité.
Faisons l’exercice brutal : 113 milliards, c’est de quoi construire 565 000 logements sociaux à 200 000$ l’unité. C’est de quoi financer l’ensemble du réseau de transport en commun du Grand Montréal pendant quinze ans. C’est de quoi rénover énergétiquement 1,13 million de résidences pour accélérer la transition climatique. C’est de quoi embaucher 150 000 infirmières pendant une décennie. Mais non, on préfère parier notre avenir collectif sur un projet-trophée qui servira d’abord une élite mobile, pendant que nos urgences débordent, nos logements pourrissent et nos autobus vieillissent.
L’histoire est toujours la même : on nous vend le rêve, puis les dépassements arrivent. Le REM a explosé son budget, le pont Champlain aussi, la réfection du métro de Montréal également. Pourquoi le TGV Alto échapperait-il à cette logique implacable? Et quand ça dérape, c’est toujours le public qui paie la note. Socialisation des risques, privatisation des profits : les consortiums encaissent, les contribuables absorbent. Pendant ce temps, on nous répète qu’il n’y a « pas d’argent » pour améliorer les services de proximité, pour électrifier les autobus scolaires, pour soutenir les réseaux régionaux de transport collectif qui meurent à petit feu.
Parlons accessibilité. Qui pourra vraiment se payer un billet Montréal-Toronto sur un train à grande vitesse? Si le modèle suit celui des TGV français ou japonais, on parle de tarifs premium qui excluront d’emblée la majorité de la population. Le TGV Alto risque de devenir un service de luxe subventionné par tous, mais utilisé par quelques-uns. Quant à la desserte régionale, rien n’indique que ce mégaprojet servira autre chose que les grands centres. Les régions continueront d’être abandonnées, condamnées à la dépendance automobile pendant qu’on célèbre la « modernité » dans les métropoles. Ce n’est pas de la mobilité durable, c’est du spectacle politique.
Le vrai scandale, ce n’est pas seulement le prix. C’est la logique qui le sous-tend : celle du prestige plutôt que du service, du flash plutôt que de l’utilité. Plutôt qu’un réseau sobre, accessible, électrifié, maillant vraiment le territoire et servant la population, on nous impose un monument à l’hubris politique. Un projet conçu pour faire briller les élus sur les photos, pas pour répondre aux besoins criants de mobilité, de climat et de justice sociale. Tant qu’on continuera de prioriser les trophées sur les vrais besoins, on ratera le virage. Et pendant ce temps, le climat brûle, les loyers explosent et les autobus passent aux quarante minutes. Ça suffit.





