Les statistiques de Moisson Montréal ont de quoi faire réfléchir : près de 20 % des personnes qui fréquentent les banques alimentaires occupent un emploi. Ce chiffre renverse un stéréotype encore tenace selon lequel la pauvreté alimentaire découlerait uniquement du chômage. En réalité, le filet social se déchire aussi pour celles et ceux qui travaillent mais restent coincés sous le seuil de la dignité matérielle. Le travail ne protège plus nécessairement de la précarité, surtout dans un contexte où les salaires stagnent tandis que le coût de la vie explose.
Les causes de cette dissonance sont bien documentées. L’inflation sur les produits de base — loyer, nourriture, transport — dépasse largement la croissance des salaires depuis plusieurs années. Selon Statistique Canada, entre 2019 et 2024, le coût d’un panier d’épicerie de base a bondi de près de 25 %, alors que les revenus horaires réels dans les secteurs à bas salaire ont à peine progressé. Ajoutons à cela la hausse vertigineuse des loyers dans les grands centres urbains, et nous comprenons pourquoi un emploi à temps plein ne suffit plus à remplir un frigo.
Ce portrait met en lumière les limites d’un marché du travail qui valorise davantage la flexibilité patronale que la stabilité de ses travailleurs. Si certains rêvent d’acheter un robot à 28 000 dollars pour des tâches ménagères, d’autres jonglent entre deux mini-jobs et une banque alimentaire. Inversement à l’image populaire, la majorité des personnes en situation de précarité alimentaire sont actives, souvent dans les services, la vente ou la manutention — des secteurs essentiels, pourtant peu reconnus et mal rémunérés. La dignité du travail ne devrait pas passer uniquement par l’emploi, mais aussi par la capacité de cet emploi à assurer un minimum vital.
Les enjeux sont systémiques : logement abordable inaccessible, réseaux de transport inefficaces, garderies sous-financées — autant de facteurs qui grèvent le pouvoir d’achat et compliquent l’accès à une alimentation suffisante. On peut difficilement parler de mérite individuel quand le système lui-même désavantage ceux qui ont le moins de marge de manœuvre. Il est temps d’admettre que les travailleurs pauvres ne sont pas une anomalie, mais un symptôme d’une économie déséquilibrée qui n’assure plus des conditions minimales de vie décente à tous ses membres.
Des solutions existent, appuyées par la recherche et l’expérience internationale : rehausser le salaire minimum à un niveau réellement viable, renforcer les mesures de soutien au revenu, mettre en place un programme national d’accès alimentaire, ou encore garantir un logement social de qualité. Ces réponses exigent une volonté collective et politique de redéfinir les priorités économiques selon des critères de justice et d’efficacité sociale. Car une société où des employés doivent choisir entre manger ou se loger est une société qui trahit la valeur qu’elle prétend accorder au travail.





