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Uber + Loblaw : à qui profite la livraison?

Une nouvelle alliance vient de reconfigurer le paysage de l’alimentation canadienne : Uber Eats s’associe à Loblaw pour livrer des produits d’épicerie dans plus de 400 localités du pays. Cette initiative, prévoyant l’intégration du géant des livraisons à l’application PC Express, promet rapidité et commodité. Mais derrière cette efficacité se dessine une concentration accrue du pouvoir économique dans les mains de deux acteurs déjà dominants, au détriment d’un écosystème local fragilisé. Le numérique ne redistribue pas les cartes ici – il les centralise.

Les répercussions locales sont immédiates. Les marchands indépendants — épiceries de quartier, marchés publics, petites chaînes régionales — voient leur part de marché grignotée par la promesse d’un panier numérique en quelques clics. De même, les agriculteurs et transformateurs locaux qui n’ont pas accès à ces plateformes risquent de perdre en visibilité et en volume. Quand l’expérience client devient une affaire d’algorithmes, les circuits courts sont court-circuités. À l’enjeu commercial s’ajoute un enjeu démocratique : contrôler l’accès à l’alimentation, c’est aussi influencer les choix collectifs de société.

Pour les livreuses et livreurs, cette annonce n’est pas synonyme de progrès. Uber Eats continue d’appliquer un modèle basé sur le travail précaire, sans garanties sociales ni salaires minimaux stables. L’extension de ce modèle à la livraison d’épicerie normalise une atomisation du travail avec des conséquences à long terme sur l’assurance-emploi, les protections syndicales et la santé mentale. Ce n’est pas une « innovation » si elle repose sur le transfert des risques vers les plus vulnérables de la chaîne logistique.

Plusieurs pays prennent pourtant des mesures pour encadrer ces transformations. La France impose une TVA spécifique aux plateformes de livraison, pendant que l’Espagne force la requalification des livreurs en salariés. En Italie, certaines villes subventionnent directement les circuits courts pour garantir une concurrence équitable. Le Canada, en revanche, tarde à présenter des politiques adaptées à la montée en puissance des géants numériques. Une taxation juste des plateformes, combinée à un soutien plus robuste aux marchés locaux et aux infrastructures de vente directe, pourrait corriger le déséquilibre grandissant.

À l’ère des livraisons en 30 minutes, il est facile d’oublier que le tissu économique est fait de relations humaines, de diversité commerciale et de choix alimentaires durables. Si le progrès technologique n’inclut pas les petites entreprises, les travailleurs et les producteurs locaux dans son sillage, il devient une fuite en avant plutôt qu’un moteur de justice sociale. L’État a un rôle à jouer : pour réconcilier efficacité et équité, il faut revoir les règles du jeu. Et vite.

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