Vingt-huit mille dollars. C’est le prix d’un joujou technologique dernier cri – un robot capable de ranger vos fruits et discuter de météo. Pendant ce temps, des milliers de familles au Québec n’ont plus les moyens de remplir leur frigo. Les banques alimentaires explosent de fréquentation : +30 % en un an, selon Moisson Montréal. Dans ce royaume de l’hyperinnovation pour les élites, l’ordinaire meurt de faim. C’est un progrès qui oublie, qui écrase, qui divise le monde entre ceux qui vivent dans la science-fiction… et ceux qui survivent dans la file du mardi matin.
Le robot comme fétiche moderne : objet cool, vide, clinquant. Une inadéquation brute entre les besoins humains vitaux et les objets fabriqués pour épater des fortunes. On subventionne ces entreprises comme on arroserait une plante en plastique – des millions de fonds publics pour gratter le dos des start-ups pendant qu’on coupe dans les services sociaux. Ce n’est pas de l’innovation, c’est de l’indécence emballée façon Silicon Valley. Le Québec peut-il continuer à promouvoir ce progrès à deux vitesses sans sombrer dans sa propre caricature ?
Je suis allée à la banque alimentaire de Hochelaga. Claudine, 47 ans, est préposée aux bénéficiaires. « Je travaille à temps plein, pis j’ai faim. C’est-tu ça, le futur ? » me dit-elle en souriant à moitié. Les récits pleuvent : éducatrices, retraités, étudiants. Travailler n’est plus synonyme de sécurité alimentaire. C’est le grand mensonge néolibéral qui se fissure – celui qui promettait que l’économie de l’innovation allait ruisseler vers le bas. Spoiler : elle ne ruisselle pas. Elle stagne en haut, dopée aux actions et aux subventions privées.
Des alternatives ? Oui, elles existent. Économie sociale, coopératives, redistribution massive de la richesse. Taxer les grandes fortunes, interdire les subventions aux gadgets de luxe, réorienter l’argent vers ce qui nourrit vraiment : soins, logements, transport collectif, agriculture locale. Réinjecter du sens dans nos choix collectifs. L’innovation ne devrait pas consister à rendre la vie plus facile pour les 5 % les plus riches, mais à garantir la dignité pour toutes et tous. Cela demande du courage politique, pas juste des communiqués et des rubans coupés en conférence de presse.
Ce robot est le miroir froid de nos priorités. Pendant qu’il trie des pommes bio sous contrôle vocal, des enfants s’endorment le ventre vide à deux rues de là. On ne manque pas de ressources, on manque de volonté. On ne manque pas d’argent, on manque d’éthique. Il est temps de brûler les idoles du progrès creux, de ramener l’humanité au centre. Exigeons une technologie au service du peuple, pas du capital. Et rappelons-nous : la vraie innovation, c’est de rompre avec ce qui affame.





