Le récent gel d’embauche à l’Université Laval et son déficit anticipé de 11 millions de dollars ne sont pas des accidents isolés, mais les symptômes d’un désengagement plus large et persistent de l’État envers l’enseignement supérieur. Selon les données du ministère de l’Enseignement supérieur du Québec, la part du financement public dans les budgets universitaires est passée de 80 % à près de 60 % en deux décennies. Dans ce vide croissant, les frais de scolarité, les partenariats privés et les revenus étrangers tentent de combler le manque — sans succès durable ni équité sociale.
Au cœur de ce problème budgétaire se cache une question cruciale : à quoi sert l’université? Dans une économie du savoir, sa mission dépasse la simple diplomation. Elle forme la main-d’œuvre spécialisée, stimule la recherche appliquée, crée des entreprises dérivées, et agit comme incubateur d’innovation régionale. À Québec, Laval joue ce rôle économique et social depuis plus d’un siècle. Couper dans ses capacités équivaut à restreindre l’oxygène d’un écosystème régional déjà soumis à des défis démographiques et technologiques.
Statistiquement, le problème est parlant : entre 2010 et 2020, les besoins en diplômés universitaires ont crû de près de 40 % selon Emploi Québec. Or, dans le même intervalle, les ratios professeurs/étudiants ont baissé, les départs à la retraite n’ont pas été remplacés, et plusieurs programmes clés sont sous pression. Ce sous-investissement affecte directement l’emploi qualifié, particulièrement en professions scientifiques et techniques, lesquelles sont le moteur de notre productivité – un indicateur déjà en retard au Québec par rapport à l’OCDE.
À long terme, l’effet d’entraînement est alarmant : une université fragilisée, c’est une économie régionale moins résiliente, une innovation ralentie et un filet social affaibli. Le sous-financement ronge aussi notre capacité à attirer et retenir les cerveaux, un enjeu que plusieurs pays ont déjà su intégrer dans une vision nationale de prospérité partagée. Maintenir le statu quo serait incohérent avec nos ambitions climatiques, industrielles et sociales.
La sortie de crise passe par une révision ambitieuse mais coordonnée du modèle de financement universitaire, combinant prévisibilité à long terme et nouveaux outils d’imputabilité publique. Une redéfinition du rôle de l’État, non seulement comme bailleur, mais comme catalyseur d’un savoir accessible et structurant, s’impose. En matière d’universités, investir est moins une dépense qu’une politique préventive à haut rendement. Pour Laval comme pour le Québec, il est temps de traiter le problème à la racine, non les symptômes en surface.





