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Valeur de la vieillesse : pourquoi vieillir n’est pas un crime

Il y a quelque chose d’étrangement silencieux dans la manière dont notre société traite la vieillesse – un mutisme feutré fait d’indifférence polie et de calculs bureaucratiques. Depuis les hémicycles jusqu’aux couloirs aseptisés des EHPAD, une même logique s’impose : les corps ralentis, les mémoires trouées, les mains tremblantes n’intéressent plus, une fois leur « utilité » périmée. Cette manière de n’habiter le monde qu’à condition de produire ou d’économiser en dit long sur l’obsession productiviste qui fonde notre morale collective, une morale qui ne reconnaît comme vie digne que celle qui s’active et se mesure. À force de vouloir faire de l’humain une ressource, nous avons cessé de croire en sa valeur innée.

Car sous l’apparente neutralité gestionnaire de notre rapport aux aînés se niche un impératif idéologique redoutable : vivre, oui, mais seulement si cela « vaut la peine ». Le néolibéralisme, dans sa forme la plus déliée, a contaminé nos affects : il nous apprend à peser la rentabilité des existences, à parler de « charges » au lieu de présences, à penser qu’une vie lente est une vie en trop. L’absurde surgit quand les politiques publiques s’empressent de rationaliser la fin de vie sans jamais s’interroger sur le sens qu’elle pourrait, encore, receler. On organise la mort avec méthode plutôt que de cultiver une éthique de la fin de vie. Comme si la sénescence effaçait la citoyenneté.

Ce qui choque n’est pas tant la brutalité des lois ou le cynisme des réformes, que leur banalisation. On ne débat plus. On gère. On aligne des chiffres d’espérance de vie en oubliant l’espérance elle-même. On applaudit les performances des centenaires pour mieux éviter de parler de ceux dont le souffle se perd sans public ni reconnaissance. À force de conjuguer vie et mérite, nous avons inversé l’ordre des choses : ce n’est plus la société qui doit se montrer digne de ses anciens, mais les anciens qui doivent mériter qu’on les regarde encore. L’utilitarisme a gagné nos cœurs – et nous avons cessé de sentir ce qu’une vie vaut, simplement parce qu’elle est là.

Il est temps de défaire cette logique par l’intérieur, de s’attaquer à la racine même de ce raisonnement tordu où être utile l’emporte sur être. Revaloriser la vieillesse, ce n’est pas l’enjoliver ni la rendre performative ; c’est reconnaître en elle une partie de l’expérience humaine qui échappe à la vitesse, à la rentabilité, à l’éclat. L’éthique de la reconnaissance n’est pas un supplément d’âme aux politiques sociales, elle en est la condition. Elle affirme qu’avant d’être insérés dans nos rôles, nous sommes des êtres porteurs de mémoire, de marques, de limites – et que cela est, en soi, un bien commun. Il ne s’agit pas de romantiser, mais de rehumaniser.

Alors, face à ce miroir sociétal que constitue notre rapport à la vieillesse, une question persiste, nue et brûlante : voulons-nous d’un monde où il faut servir pour avoir droit à vivre ? Ou sommes-nous capables d’un sursaut moral, celui qui redit – à voix basse peut-être, mais avec une vérité irréfutable – que toute existence mérite regard, soin et dignité, parce qu’elle est, tout simplement, une part de nous?

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