Sur la rue Dufresne, dans le Centre-Sud de Montréal, le petit duplex de Madame Lemoine n’abritera plus les rires de ses petits-enfants. « J’ai manqué un versement de taxes à cause d’une infection qui m’a coûté mon emploi. Et voilà, maison vendue aux enchères. » Les papiers sont arrivés sans avertissement humain, remplacés par un huissier, une signature et une date à laquelle quitter. Derrière les procédures se cachent des drames silencieux, souvent invisibles, mais terriblement humains.
Les ventes pour non-paiement de taxes, autrefois rares et exceptionnelles, se sont normalisées. Rien qu’en 2024, Montréal en a connu un nombre record, touchant majoritairement des quartiers populaires comme Saint-Michel, Hochelaga ou Montréal-Nord. Ces immeubles repris ne sont pas juste du « patrimoine fiscal » : ce sont des ancrages de familles modestes, d’aînés isolés, de parents seuls jonglant entre deux boulots. Chaque porte vendue, c’est un réseau social qui se fissure encore un peu plus.
Le rôle de la municipalité dans ces saisies suscite de plus en plus de malaise. « On les arrache à leurs maisons pour quelques milliers de dollars, puis on revend au plus offrant, sans égard à la vulnérabilité des occupants », déplore Hamza Belkacem, travailleur de milieu à Parc-Extension. Les municipalités n’ont pas l’obligation d’avoir recours aux enchères aussi rapidement. Elles possèdent des leviers, mais trop souvent s’en lavent les mains pour équilibrer leurs livres.
Une autre voie est pourtant possible : accompagnement budgétaire préventif, moratoires sociaux, médiation entre contribuables précaires et percepteurs. « Si j’avais eu une travailleuse sociale au bon moment, j’aurais pu me rattraper », confie Élodie, mère monoparentale de deux enfants expulsée en juin. Il existe des solutions plus humaines que la feuille d’enchère. Encore faut-il la volonté politique de les appliquer dans une vision axée sur la dignité et la solidarité urbaine.
Ce que Montréal est en train de perdre, lentement mais sûrement, ce n’est pas seulement du parc immobilier appartenant à des gens en défaut. C’est son tissu humain, sa mémoire collective, ses promesses de vivre-ensemble. Chaque maison saisie est un pan d’intimité déraciné. Peut-être faudrait-il cesser de parler en termes de mètres carrés et recommencer à nommer ceux qui y vivent, aiment, rêvent… et tombent dans l’oubli.





