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Violence conjugale : prévenir avant le drame au Québec

Soixante-deux coups de couteau. Soixante-deux gestes qui auraient pu être évités si on avait écouté ce que les intervenantes répètent depuis des décennies : la violence conjugale ne surgit pas du néant quelques semaines après une séparation. Elle suit un continuum, un crescendo prévisible que nos institutions refusent systématiquement de financer pour prévenir. À Montréal, un homme de 45 ans comparaît pour tentative de meurtre sur son ex-conjointe. Le système judiciaire s’active maintenant, après le sang versé. Mais où étaient les ressources quand cette femme a décidé de partir, au moment le plus dangereux de sa vie?

Les organismes communautaires le crient dans le vide : la période post-séparation constitue le pic de dangerosité pour les femmes fuyant un conjoint violent. C’est là qu’elles ont besoin d’accompagnement intensif, de logement sécuritaire, de soutien psychosocial et financier pour reconstruire leur autonomie. Mais le Québec préfère investir dans les tribunaux et les urgences plutôt que dans la prévention. Les maisons d’hébergement tournent à pleine capacité, les listes d’attente s’allongent, et les intervenantes surchargées doivent trier qui mérite l’accès aux ressources déjà squelettiques. Le message est clair : votre sécurité n’est pas une priorité budgétaire avant que vous ne deveniez une statistique.

Le morcellement institutionnel aggrave tout. Une femme qui quitte doit naviguer entre la DPJ si elle a des enfants, le système judiciaire pour l’ordonnance restrictive, les services sociaux pour l’aide financière, les groupes communautaires pour l’hébergement, et parfois la police qui ne comprend pas toujours l’urgence. Aucune coordination réelle, aucun guichet unique, aucune communication fluide entre ces instances qui devraient former un filet de sécurité mais qui laissent plutôt passer les femmes entre leurs mailles bureaucratiques. Pendant ce temps, l’agresseur, lui, n’a qu’une obsession : reprendre le contrôle perdu.

Ajoutez à cela la crise du logement et la précarité économique qui transforment la fuite en parcours du combattant. Comment partir quand on n’a nulle part où aller, quand le marché locatif est inaccessible, quand l’aide sociale ne suffit pas à nourrir les enfants? La pauvreté devient une cage supplémentaire, et l’isolement social — souvent orchestré par l’agresseur durant des années — prive ces femmes du réseau qui pourrait les soutenir. Les intervenantes témoignent jour après jour de ces impasses matérielles qui forcent certaines femmes à retourner dans le danger faute d’alternative viable. C’est ça, le vrai visage du sous-financement : des vies coincées entre violence et misère.

La prévention n’est pas un slogan pour campagne de sensibilisation ou une affiche dans le métro. C’est un choix politique concret qui nécessite des millions investis dans les organismes de première ligne, dans le logement social, dans l’éducation populaire sur les dynamiques de contrôle coercitif, dans des équipes d’intervention mobile disponibles 24/7. Mais notre gouvernement préfère réagir aux tragédies qu’éviter qu’elles se produisent, parce que financer la prévention demande une vision à long terme que le cycle électoral ne récompense pas. Soixante-deux coups de couteau plus tard, on se demandera encore pourquoi personne n’a rien vu venir. La réponse est simple : on refuse de regarder avant qu’il soit trop tard.

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