Dans les rues de Montréal, les visages racontent avant même les mots. Derrière les foulards serrés contre le vent, une même phrase revient, martelée comme un cri collectif: «Ça coûte plus cher que mon épicerie d’hier.» C’est Félix, étudiant en génie devenu serveur par nécessité, qui me l’a lancée en secouant un sac d’aliments réduits de moitié. Il ne rit pas. Il constate. Comme des milliers d’autres, il jongle entre les rabais rouges et les factures qui explosent, dans un pays où le discours officiel s’obstine à dire que tout va mieux. Mais sur les trottoirs, entre les files devant les banques alimentaires et les cafés où les jeunes calculent leurs dépenses en chuchotant, la vérité se voit: un Québec sous pression, étranglé par une inflation qui n’a rien de temporaire et tout d’un système qui craque.
Au marché Jean‑Talon, je rencontre Lila, mère monoparentale de deux enfants, qui fouille les étals comme on recherche un trésor perdu. Elle me dit qu’elle a arrêté d’acheter des fruits hors saison, puis le fromage, puis la viande. «Chaque mois je raye quelque chose de plus, comme si je me coupais un petit morceau.» Son rire sec ressemble à une armure. Autour de nous, les commerçants haussent les prix d’une semaine à l’autre, mais personne n’ose les blâmer: eux aussi se font broyer par la hausse des loyers commerciaux, des fournisseurs, du transport. Ce qui se joue ici dépasse le panier d’épicerie. C’est un effilochage général des vies ordinaires, où même les plaisirs les plus simples deviennent des luxes coupables, et où la dignité se compte désormais en coupons rabais.
À Longueuil, un groupe de travailleurs communautaires m’invite dans leur centre, devenu refuge improvisé pour des familles prises entre deux évictions. Caroline, intervenante depuis dix ans, me confie qu’elle n’a jamais vu une telle fatigue sociale. «Les gens ne viennent plus demander de l’aide. Ils viennent chercher un point d’ancrage pour ne pas s’effondrer.» Elle montre une salle remplie de sacs de vêtements et de boîtes de nourriture, empilés comme des preuves matérielles du naufrage. Les sacrifices sont devenus le quotidien: reporter un rendez‑vous médical, renoncer au transport en commun parce que les tarifs augmentent, refuser une sortie scolaire. Pendant ce temps, les gouvernements répètent des mantras vides sur la résilience et la responsabilité individuelle. Comme si les gens pouvaient payer leur loyer avec des discours.
Dans Hochelaga, un graffiti frais éclate en rouge sur un mur brun: «La vie chère est une violence.» Et c’est exactement ça. Une violence lente, insidieuse, institutionnalisée. Une violence qui frappe les jeunes, les familles, les personnes racisées, les personnes trans, les travailleurs précaires. Une violence qui transforme chaque dépense en dilemme moral. Je parle à Max, livreur à vélo, qui enchaîne trois applications pour payer son loyer. «Je ne rêve plus. Je calcule.» Sa colère n’est pas spectaculaire, elle est calme, précise, pointue comme une lame. Et derrière cette colère, il y a une fatigue collective immense, une lassitude de se faire dire que les choses sont compliquées alors qu’elles ont été rendues compliquées par des choix politiques clairs: déréglementer, privatiser, laisser le marché décider des destins.
Alors oui, le Québec est en pression, mais il n’est pas résigné. Dans chaque témoignage, je sens aussi une braise qui refuse de mourir, une soif de justice, un refus de l’inévitable. Les gens me racontent leurs renoncements, mais aussi leurs solidarités nouvelles: cuisines collectives, partages d’outils, réseaux de troc, manifs spontanées. Une société qui souffre, mais qui se réinvente entre les fissures. Et c’est peut-être ça, le plus grand mensonge du pouvoir: croire que le peuple se contente de survivre. Or ce qu’on entend dans les rues, ce qu’on lit sur les murs, ce qu’on voit dans les yeux fatigués mais allumés, c’est autre chose: un murmure qui devient cri, un cri qui devient mouvement. Et ce mouvement, tôt ou tard, demandera des comptes.





