CamilleDufresne_2026-06-18_voyeurisme_impuni

Voyeurisme systématique : la justice protège l’agresseur

Des dizaines de femmes filmées à leur insu dans l’intimité de leur quotidien. Des images volées, archivées, consommées. Et pour cet homme reconnu coupable de voyeurisme systématique, la sentence tombe comme une gifle aux victimes : pas de prison, juste une tape sur les doigts assortie de conditions qu’on devine molles. Ce verdict, rendu par un tribunal québécois, cristallise tout ce qui cloche dans notre système judiciaire quand il s’agit de violences sexuelles. Pendant que les survivantes traînent leur traumatisme comme une cicatrice invisible, l’institution préfère miser sur la « réhabilitation » du prédateur, comme si sa dignité pesait plus lourd que celle de toutes ces femmes dont il a volé l’intimité.

Le langage judiciaire lui-même trahit cette complaisance. On parle de « comportement inapproprié », de « gestes regrettables », comme si on décrivait une faute de goût plutôt qu’une forme de violence sexuelle systémique. Chaque mot choisi par le tribunal dilue la gravité, transforme l’horreur vécue en abstraction administrative. Pourtant, le voyeurisme n’est pas un simple « écart de conduite » : c’est une violation profonde du consentement, une prédation calculée qui transforme des corps en objets de consommation. Ces femmes ont été dépouillées de leur droit à l’intimité, réduites à des images sexuelles sans leur accord. Mais la cour, elle, préfère les euphémismes qui protègent l’agresseur plutôt que les mots justes qui honoreraient la souffrance.

Ce qui se joue ici dépasse un seul verdict raté. C’est toute une culture institutionnelle qui choisit trop souvent la clémence envers les agresseurs au nom d’une prétendue réinsertion. On nous sert l’argument de la réinsertion sociale, de l’homme qui « a compris sa faute », pendant que les victimes doivent composer avec l’hypervigilance, l’anxiété, la peur d’être observées qui ne les quitte plus. Cette asymétrie est révoltante : le système mesure largement la peine selon le « potentiel de réhabilitation » du coupable, sans que l’ampleur du traumatisme infligé semble occuper la même place dans le débat public. Combien de nuits blanches, de relations brisées, de corps qui ne se sentent plus en sécurité nulle part ? Ça, ça ne compte pas assez dans la balance judiciaire.

La dimension genrée de cette violence ne peut pas être ignorée. Le voyeurisme s’inscrit dans un continuum de violences qui ciblent massivement les femmes et les personnes marginalisées de genre, transformant leurs corps en territoire conquis par le regard masculin. Ces hommes qui filment, qui épient, qui archivent ne sont pas des cas isolés : ils sont le produit d’une culture qui enseigne que le désir masculin justifie tout, même l’invasion. Et quand la justice refuse d’envoyer un message clair en imposant des peines réelles, elle valide cette logique. Elle dit aux agresseurs : continuez, on comprend. Elle dit aux victimes : votre sécurité n’est pas notre priorité.

Il est temps de renverser cette hiérarchie toxique. Une justice féministe placerait la sécurité et la dignité des survivantes au cœur de ses décisions, pas la réputation ou le « futur prometteur » des hommes violents. Cela exigerait des peines proportionnelles au préjudice, des formations obligatoires pour les juges sur les traumatismes liés aux violences sexuelles, et surtout un changement radical de paradigme : croire les victimes, nommer la violence pour ce qu’elle est, et arrêter de traiter les violences sexuelles comme des fautes mineures facilement pardonnables. Tant que nos tribunaux continueront de minimiser, d’euphémiser et de protéger les prédateurs, ils resteront complices d’une culture du viol que nous devons collectivement combattre.

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