Un homme ouvre le feu dans Côte-des-Neiges. Selon les informations rapportées jusqu’à présent, le mobile évoqué serait une rage misogyne habillée de jargon marxiste, dans un manifeste incel qui accuse les femmes d’« hypergamie » — ce concept selon lequel elles choisiraient leurs partenaires principalement en fonction du statut social ou économique. Si cette piste se confirme, ce meurtre ne pourra pas être réduit à une simple dérive psychiatrique individuelle. Il s’inscrirait dans un phénomène plus large de radicalisation masculine documenté par de nombreux chercheurs, qui prospère dans des forums en ligne et peut transformer la frustration sexuelle en idéologie de haine. Les femmes, les personnes queer et les féministes figurent fréquemment parmi les cibles de ces discours. Pendant ce temps, les plateformes numériques continuent de tirer profit de l’engagement généré par les contenus polarisants, tandis que plusieurs institutions sont accusées de ne pas prendre suffisamment au sérieux les signaux d’alarme.
L’idéologie incel n’est pas nouvelle, mais sa fusion avec un pseudo-discours de gauche représente une torsion dangereuse. En plaquant du vocabulaire marxiste sur une rage profondément réactionnaire, certains tentent de brouiller les repères politiques et de légitimer leur violence. Mais appelons un chat un chat : accuser les femmes de perpétuer les inégalités par leurs choix amoureux relève du patriarcat, pas de l’analyse matérialiste. Le féminisme anticapitaliste existe et montre depuis longtemps que la classe et le genre s’entremêlent, sans jamais justifier la haine ou le meurtre. Cette récupération détourne des concepts issus des luttes collectives pour donner un vernis intellectuel à la misogynie.
Ce qui inquiète, c’est la facilité avec laquelle cette radicalisation peut s’opérer. Plusieurs études ont montré que les algorithmes de recommandation peuvent favoriser la mise en avant de contenus polarisants ou extrêmes. Un jeune homme frustré peut tomber sur un forum incel, puis sur des contenus masculinistes, puis sur des manifestes violents. Chaque interaction peut renforcer la bulle idéologique et normaliser davantage la haine. Les plateformes sont depuis des années critiquées pour leur gestion de ces dynamiques, mais les résultats demeurent mitigés. Les victimes de cette violence sont souvent des femmes et, dans certains cas, des personnes LGBTQ+, qui subissent de manière disproportionnée les effets de ces discours haineux.
Et les institutions ? Leur inaction est régulièrement dénoncée. Combien de signaux d’alerte ignorés dans les milieux scolaires, combien de comportements misogynes banalisés, combien de « boys will be boys » murmurés en guise d’excuse ? Les services publics manquent de ressources, certes, mais plusieurs observateurs soulignent également un manque de volonté politique pour affronter sérieusement la radicalisation misogyne. Trop souvent, le problème est traité uniquement sous l’angle individuel plutôt que dans ses dimensions sociales, numériques et politiques. Tant qu’on refusera de reconnaître le masculinisme violent comme une menace réelle pour la sécurité publique, les risques demeureront.
Il faut une riposte féministe radicale et collective. Cela signifie forcer les plateformes à mieux modérer leurs espaces sous peine de sanctions significatives. Cela signifie financer massivement l’éducation à l’égalité de genre dès le primaire, former les intervenant·es sociaux et scolaires à détecter les signes de radicalisation misogyne, créer des espaces de soutien pour les jeunes hommes en détresse sans tolérer la haine. Cela signifie aussi soutenir les victimes, amplifier les voix féministes et queers, refuser toute complaisance envers le discours masculiniste. La violence masculine n’est pas une fatalité biologique : de nombreux chercheurs la comprennent comme un phénomène largement façonné par des facteurs sociaux et culturels. Mais y répondre exige du courage, de la volonté politique et une solidarité sans faille. Parce que chaque vie perdue sous les balles de la misogynie est une de trop.





