Michael Moshe Mizrahi avait 25 ans et sortait acheter un jus. Un geste banal, un mardi soir ordinaire dans Côte-des-Neiges, un quartier où les dépanneurs restent ouverts tard pour ces courses du quotidien. Il n’est jamais rentré. Sa mère, Shirley, l’a appris par un appel téléphonique qui a fracturé son existence en deux : l’avant, où son fils était vivant, et l’après, où elle doit apprendre à respirer dans un monde qui lui semble désormais incompréhensible. « Il était mon bébé », aurait-elle confié, la voix brisée. Dans ce détail déchirant — un simple jus — se cache toute l’absurdité d’une violence qui frappe sans prévenir et qui arrache des fils à leurs mères, souvent sans que les familles puissent en comprendre les raisons.
Le choc s’est propagé à travers les rues de Côte-des-Neiges, un quartier multiculturel où les gens se connaissent, se saluent et partagent les mêmes espaces publics. Des résidents ont rapporté avoir entendu des coups de feu, et certains ont été témoins de la scène avant l’arrivée des secours. Pour plusieurs, c’est un repère qui vacille : la conviction que leur coin de ville reste relativement épargné par ce type de violence. « On vit beaucoup de peine et de douleur », aurait confié un proche de la famille. Dans les jours qui ont suivi, de nombreux citoyens ont exprimé leur inquiétude et leur tristesse. Ce n’est pas seulement Michael qu’on pleure, mais aussi un sentiment de sécurité fragilisé, laissant derrière lui une communauté meurtrie et inquiète.
Mais derrière ce drame se dessine aussi un portrait plus large, celui de filets sociaux que plusieurs intervenants jugent insuffisants pour répondre à l’ensemble des besoins. Des travailleurs communautaires et des spécialistes de la prévention soutiennent depuis des années que l’accès aux services de santé mentale demeure difficile pour une partie de la population et que plusieurs organismes de proximité manquent de ressources. Les listes d’attente dans certains services peuvent être longues, et des vulnérabilités non prises en charge risquent parfois de s’aggraver. Que ce soit Michael ou la personne soupçonnée d’avoir tiré, chacun avait une histoire, des blessures invisibles et des besoins qui, selon cette lecture, méritent davantage d’attention. Pour plusieurs acteurs du milieu communautaire, la violence armée ne peut être comprise uniquement à travers le prisme de la répression : elle s’inscrit aussi dans des réalités sociales plus larges.
Les familles endeuillées portent un savoir que les débats publics peinent parfois à entendre. Elles voient ce que les statistiques ne montrent pas toujours : l’épuisement de parents qui tentent de protéger leurs enfants avec des ressources limitées, la solitude de certains jeunes et le manque d’espaces où demander de l’aide avant qu’une situation ne dégénère. « On aurait pu faire quelque chose », aurait murmuré une travailleuse sociale œuvrant dans le secteur depuis plusieurs années. Elle parle de prévention, de présence et d’accompagnement avant que le pire n’arrive. Elle parle de ces petits gestes — un suivi régulier, une oreille attentive, un organisme de quartier adéquatement financé — qui, selon elle, peuvent changer des trajectoires de vie. Mais ces voix restent souvent en marge des discussions sur la sécurité publique.
Aujourd’hui, une chaise reste vide dans l’appartement de Shirley. Michael ne reviendra pas chercher son jus. Mais son histoire, comme celle de tant d’autres, rappelle que la sécurité ne se résume pas aux patrouilles policières et aux caméras de surveillance. Pour de nombreux acteurs communautaires, elle passe aussi par le logement, l’accès aux soins et des conditions de vie dignes. C’est dans les cafés communautaires, les maisons de jeunes, les cuisines collectives et les organismes de proximité que se tissent des liens de solidarité capables de renforcer un quartier. Michael méritait mieux qu’une mort violente. Nous lui devons, à lui et à tous ceux qui pourraient suivre, de transformer notre peine en réflexion collective et notre colère en exigence politique. Parce qu’aucune mère ne devrait perdre son fils alors qu’il allait simplement chercher un jus.





