Métaux Osisko vient de le confirmer sans détour : Murdochville pourrait disparaître. Pas dans un cataclysme naturel, pas sous l’effet d’un exode spontané, mais sous les coups de boutoir d’une expansion minière déguisée en transition énergétique. Le cuivre que l’entreprise convoite dort sous les maisons, l’école, le dépanneur, les rues où les enfants jouent encore. Alors l’entreprise a posé ses cartes sur la table : soit le village se vide, soit le projet s’arrête. C’est l’extractivisme dans sa brutalité la plus crue, celle qui ne se cache même plus derrière les promesses d’emplois ou de retombées. Ici, on parle d’effacement territorial, d’un sacrifice collectif au nom d’une demande mondiale de minerais critiques que personne, à Murdochville, n’a jamais réclamée.
L’histoire de Murdochville est celle d’un cycle vicieux qu’on refuse encore de nommer : extraction, prospérité, abandon, puis extraction à nouveau. Fondé en 1953 autour de la mine de cuivre de Noranda, le village a connu son heure de gloire avant que la fermeture de 1999 n’arrache le cœur de sa communauté. Des centaines de familles sont parties, les commerces ont fermé, les infrastructures se sont délabrées. Aujourd’hui, on y compte à peine 500 âmes. Et voilà qu’on leur demande de croire, encore une fois, que l’industrie minière sera leur salut. Sauf que cette fois, le pacte est clair : pour que le projet vive, c’est le village qui doit mourir. On recycle le même discours de développement économique, mais en y ajoutant une clause d’extinction.
Qu’est-ce que ça signifie concrètement, effacer un village ? Ça veut dire exproprier des gens qui ont choisi de rester malgré tout, qui ont reconstruit une vie fragile dans un coin de pays déjà marqué par l’abandon. Ça veut dire fermer l’école primaire où les enfants apprennent encore en français, démolir le petit commerce où on se salue par nos prénoms, raser les maisons où trois générations ont grandi. Ça veut dire couper les liens sociaux, ces réseaux d’entraide invisibles mais vitaux qui font qu’une communauté existe. La violence territoriale, ce n’est pas une métaphore : c’est la benne mécanique qui arrive, la maison qui tombe, le silence qui s’installe. Et pendant ce temps, on nous parle de transition verte, comme si détruire un lieu de vie pour en alimenter un autre relevait du progrès.
Parlons-en, de cette transition énergétique. On nous vend le cuivre et le lithium comme des minerais de l’avenir, ceux qui permettront de sauver le climat en électrifiant nos voitures et nos réseaux. Mais quand la « transition » reproduit les mêmes logiques extractivistes que le pétrole — mêmes déplacements forcés, même mépris des communautés locales, même accaparement des territoires —, il faut arrêter de prétendre qu’on change de paradigme. On change juste de minéral. À Murdochville, les habitants paient le prix d’une demande mondiale qu’ils n’ont jamais contrôlée, pour des produits qu’ils ne verront jamais, au profit d’actionnaires qu’ils ne rencontreront jamais. La transition, pour eux, c’est l’effacement. C’est le sacrifice d’un lieu au nom d’une abstraction.
Les voix locales, elles, se font entendre malgré le bruit des foreuses. Des résidents expriment leur colère et leur impuissance face à un projet qui les traite comme des variables d’ajustement. Des travailleurs de la mine eux-mêmes admettent en privé leur malaise : oui, ils veulent l’emploi, mais pas au prix de leur propre village. Des opposants dénoncent l’absence de consultation réelle, la précipitation, l’arrogance d’une compagnie qui agit comme si le territoire lui appartenait déjà. La question qui plane sur Murdochville n’est pas technique, elle est politique : qui décide de l’avenir d’un lieu ? Qui profite des minerais critiques, et qui en paie le prix ? Tant qu’on n’aura pas renversé cette logique de prédation, la transition énergétique ne sera qu’un nouvel habillage pour un vieux pillage. Et Murdochville, elle, restera dans les mémoires comme le village qu’on a effacé pour faire rouler des Tesla.





