À sept jours du 1er juillet, pendant que le Québec s’apprête à célébrer sa fête nationale avec drapeaux et feux d’artifice, 3200 ménages n’ont toujours pas de toit au-dessus de leur tête. Ce chiffre, rapporté par les données des organismes d’aide au logement, n’est pas une anomalie météorologique ou une catastrophe naturelle : c’est le résultat direct et calculé d’un système qui a transformé le droit au logement en produit financier spéculatif. Des enfants qui changeront d’école en catastrophe, des aînés forcés de quitter leur quartier après 30 ans, des familles immigrantes qui découvrent que l’« accueil » québécois rime avec précarité : voilà le prix humain de la financiarisation sauvage du marché immobilier.
La mécanique d’écrasement est simple et implacable. À Montréal, le taux d’inoccupation est tombé sous la barre des 2 %, créant une pénurie organisée qui permet aux propriétaires d’imposer leurs lois. Les loyers ont bondi de 8 % en moyenne cette année, pendant que les salaires stagnent et que l’inflation gruge le reste. Ce n’est pas le « marché » qui ajuste l’offre et la demande, c’est une guerre de classes menée à coups de baux résiliés, de rénovictions et d’augmentations abusives. Les locataires ne « cherchent » pas un logement : ils fuient l’expulsion, la gentrification, l’avidité institutionnalisée.
Derrière cette catastrophe sociale, des noms, des visages, des profits. Les grands fonds d’investissement immobiliers qui rachètent des blocs entiers pour maximiser les rendements, les plateformes comme Airbnb qui transforment des milliers d’appartements en hôtels clandestins, les propriétaires qui évincent des familles pour « rénover » et doubler le loyer : tous participent au même pillage légalisé. La spéculation n’est plus un accident de parcours, elle est devenue le modèle d’affaires dominant. Et pendant ce temps, l’État québécois regarde ailleurs, incapable ou refusant de réguler, de taxer, de protéger. Le logement social représente à peine 6 % du parc locatif québécois, une misère comparée aux besoins criants.
Sur le terrain, les groupes de défense des droits des locataires réclament l’évidence : un moratoire immédiat sur les évictions jusqu’à ce que chaque ménage ait un toit, un contrôle strict des loyers qui cesse de traiter le logement comme un casino, une taxation punitive sur la spéculation et les propriétés vacantes, et un plan d’urgence pour construire des dizaines de milliers de logements sociaux. Ces revendications ne sont pas radicales, elles sont vitales. Elles incarnent ce que signifie vraiment protéger la dignité humaine : garantir que personne ne dorme dans la rue, que les enfants aient une adresse stable, que les travailleurs précaires ne soient pas condamnés à vivre dans l’angoisse permanente du prochain 1er juillet.
Il y a quelque chose d’obscène à fêter le Québec pendant que 3200 familles errent entre les annonces frauduleuses, les refuges saturés et le désespoir. Cette cohabitation entre la célébration nationale et l’abandon organisé des plus vulnérables révèle la véritable hiérarchie des priorités politiques. Tant que le logement restera une marchandise plutôt qu’un droit, tant que les profits des uns justifieront la détresse des autres, chaque 1er juillet portera cette tache indélébile. La crise du logement n’est pas une fatalité climatique ou démographique : c’est un choix politique, et il est encore temps de choisir autrement. Mais le temps presse, et la honte grandit.





