À 82 ans, on devrait pouvoir dormir en paix. Pas pleurer chaque nuit en se demandant où l’on va se réveiller demain. Pourtant, c’est exactement ce que vit une aînée montréalaise, expulsée de son logement parce que le propriétaire refuse d’accepter son proche aidant sous son toit. Ce n’est pas un cas isolé, c’est un symptôme : celui d’un système où le logement n’est plus un droit, mais une marchandise que seuls les « rentables » peuvent se permettre. Et dans cette équation capitaliste, les personnes âgées qui ont besoin de soutien ne rentrent tout simplement pas dans les calculs. Leur dignité, leur santé, leur histoire : tout ça s’efface devant le profit.
La financiarisation du parc locatif québécois a transformé nos quartiers en champs de bataille. Les fonds d’investissement, les acheteurs étrangers, les propriétaires-spéculateurs : tous cherchent à maximiser leur rendement. Résultat ? Les baux deviennent des contrats jetables, les locataires des numéros interchangeables, et les besoins humains — comme celui d’avoir un proche aidant à ses côtés — deviennent des « complications » à éviter. Cette aînée n’a pas été expulsée pour avoir enfreint la loi, mais pour avoir osé vieillir en ayant besoin d’aide. C’est une violence systémique, froide, légale, qui broie les plus vulnérables sans laisser de traces médiatiques — sauf quand une histoire comme celle-ci éclate.
Les organismes communautaires le crient depuis des années : il manque des dizaines de milliers de logements sociaux au Québec. Pendant ce temps, nos gouvernements jouent à la roulette des annonces — une dizaine de logements abordables par-ci, un fonds d’urgence symbolique par-là — comme si on pouvait éteindre un brasier avec un verre d’eau. L’inaction politique n’est pas un accident : c’est un choix. Un choix de laisser le marché décider qui mérite un toit. Un choix de ne pas toucher aux profits des propriétaires. Un choix de laisser des aînées pleurer dans le noir plutôt que de construire massivement du logement public, accessible, digne.
Ce qui arrive à cette femme de 82 ans est une honte collective. Mais c’est aussi un miroir qu’on refuse de regarder en face. Combien d’autres aînées, de familles, de personnes malades ou handicapées se font expulser en silence ? Combien de proches aidants sont forcés de vivre cachés, dans la peur constante qu’un propriétaire les repère et les chasse ? Le logement devrait être un refuge, pas un filtre d’exclusion. Pourtant, au Québec en 2026, on trie les locataires comme on trie des CVs : jeune, sans enfant, sans animaux, sans handicap, sans histoire. Les autres ? Débrouillez-vous.
Il est temps de nommer ce que c’est : un abandon. Un abandon politique, moral, humain. Et il ne se corrigera pas tout seul. Il faudra des mobilisations, des occupations, des refus collectifs. Il faudra exiger — pas demander — que l’État reprenne le contrôle du logement, qu’il construise, qu’il régule, qu’il exproprie si nécessaire. Parce qu’entre les larmes d’une aînée de 82 ans et le portefeuille d’un spéculateur, le choix devrait être évident. Mais tant qu’on laissera le marché décider, ce seront toujours les plus fragiles qui paieront le prix de notre inaction.





