C’est l’histoire d’un numéro de télécopieur mal noté dans un dossier, d’une machine désuète qui crache du papier thermique dans le vide, et d’une adolescente de 13 ans laissée sans suivi pendant cinq mois après une tentative de suicide. Cinq mois où l’angoisse ronge, où l’école devient un champ de bataille, où les proches s’épuisent à rafistoler ce que le réseau a lâché. Pendant que les gestionnaires du réseau de la santé mentale se renvoient la balle entre CLSC, hôpitaux et organismes communautaires, une jeune personne en crise tombe dans un trou noir bureaucratique. Ce n’est pas un accident : c’est le symptôme d’un système en lambeaux, où la vie d’une enfant pèse moins lourd qu’une feuille de papier mal acheminée.
Les familles crient leur rage, et elles ont raison. Comment peut-on accepter qu’en 2025, au Québec, on perde la trace d’une adolescente suicidaire à cause d’un fax? Les travailleuses et travailleurs du réseau, eux, ne sont pas surpris : surchargés, sous-financés, ils colmatent les brèches avec leurs propres corps. Les listes d’attente s’allongent, les suivis se fragmentent, les urgences psychiatriques débordent. Pendant ce temps, les gouvernements successifs sabrent dans les budgets publics, externalisent les services vers le privé et abandonnent les plus vulnérables à une loterie administrative. Le message est clair : ta santé mentale ne vaut que ce qu’un fournisseur privé peut en tirer, et si tu tombes entre deux chaises, c’est ton problème.
Ce cas n’est pas isolé. Derrière cette adolescente, il y a des centaines d’autres jeunes, d’autres familles qui se heurtent aux mêmes murs de silence, aux mêmes transferts ratés, aux mêmes promesses jamais tenues. Les ruptures de suivi en santé mentale sont devenues la norme dans un réseau transformé en casse-tête kafkaïen. On parle de « gestion intégrée », de « parcours patient », de « continuum de services », mais dans les faits, on navigue à vue dans un archipel d’organismes mal coordonnés, de systèmes informatiques incompatibles et de protocoles hérités d’une autre époque. Le fax, symbole parfait de cette obsolescence, devient l’outil de l’abandon institutionnalisé.
La privatisation rampante du réseau de la santé mentale aggrave la catastrophe. Quand on sous-traite la souffrance psychique à des cliniques privées et à des OBNL démunis, on fragmente encore davantage les parcours. Les jeunes issus de milieux précaires, racisés, queers, trans, sont les premiers à en payer le prix : ils cumulent les vulnérabilités et se retrouvent au bas de toutes les listes. Pendant qu’on valorise les « solutions innovantes » du marché, on oublie que la santé mentale des jeunes exige du temps, de la relation, de la continuité. Ces choses-là ne se monétisent pas, ne se privatisent pas, et ne se réparent pas avec des technologies de bureau des années 1980.
Il est temps d’appeler un chat un chat : chaque rupture de suivi est un acte de violence institutionnelle. Chaque erreur administrative tolérée est un aveu de mépris. Les familles et les jeunes n’ont pas à subir l’indifférence d’un système qui les traite comme des numéros de dossier. Il faut un refinancement massif et public de la santé mentale, l’embauche et la rétention de personnel qualifié, l’arrêt de la sous-traitance au privé, et la fin de la gestion néolibérale des soins. Sinon, le prochain fax égaré emportera une autre vie. Et on n’aura personne d’autre à blâmer que nous-mêmes.





