CamilleDufresne_2026-06-28_Venezuelaquandlaterresombre

Séisme au Venezuela : quand l’État s’effondre

Plus de 1 430 corps ont été retirés des décombres au Venezuela, mais ce sont les 50 000 personnes disparues qui hantent chaque rue de Caracas et de ses quartiers ravagés. Les séismes qui ont frappé le pays n’ont pas seulement ouvert des failles dans le sol : ils ont exposé au grand jour la violence structurelle d’un système qui laisse crever les pauvres sous des tonnes de béton fragile. Dans les barrios populaires, les maisons s’empilaient sans permis, sans renfort, sans rien d’autre que l’espoir qu’aujourd’hui ne serait pas le jour du tremblement. Cet espoir vient de s’écrouler avec les murs.

Pendant que les familles creusent à mains nues pour retrouver leurs enfants, leurs parents, leurs voisins, l’État brille par son absence. Pas de pelleteuses, pas de plan d’urgence digne de ce nom, pas même de listes fiables des disparus. Les hôpitaux débordent de blessés qu’on soigne à même le sol, faute de lits, de médicaments, de personnel. Les routes coupées empêchent l’acheminement de l’aide, mais surtout elles symbolisent une infrastructure nationale déjà en ruines bien avant que la terre ne bouge. La catastrophe naturelle devient catastrophe politique quand les institutions sont si affaiblies qu’elles ne peuvent même plus compter leurs morts.

Dans les rues, la colère monte. « Où est le gouvernement? Où sont les secours? », crient les survivants devant des caméras qui captent un peuple trahi. Ce séisme n’a pas tué au hasard : il a tué les pauvres, ceux qui vivent entassés dans des quartiers sans assurance, sans code de construction respecté, sans droit effectif à la sécurité. Pendant que les quartiers riches pleurent quelques façades fissurées, les barrios comptent leurs fantômes. Cette inégalité face à la mort n’est pas une fatalité géologique, c’est le produit d’un capitalisme extractiviste et d’une gouvernance corrompue qui ont privatisé la sécurité et socialisé le danger.

L’aide humanitaire internationale commence à affluer, mais avec elle surgit une autre menace : celle de la récupération géopolitique. Les États-Unis, l’Union européenne, la Chine, tous se bousculent pour livrer des vivres et poser pour la photo, transformant la tragédie en vitrine diplomatique. Pendant ce temps, les organisations locales, les comités de quartier, les collectifs féministes et étudiants qui s’organisent depuis des années dans l’ombre de la crise, peinent à obtenir des ressources. L’aide doit venir d’en bas, être gérée par ceux qui connaissent chaque ruelle, chaque famille, chaque besoin réel, pas par des bureaucrates étrangers ou des ONG parachutées.

Ce qui se joue au Venezuela aujourd’hui dépasse la seule reconstruction de bâtiments. C’est un test : celui de savoir si un peuple peut reconstruire une société sur des bases justes après que tout s’est effondré. Les séismes ont révélé que l’injustice sociale n’est pas un effet secondaire, c’est la fondation même sur laquelle repose le système. Tant qu’on acceptera que certains vivent dans des tours parasismiques et d’autres dans des bicoques de tôle, chaque catastrophe naturelle sera aussi une tuerie de classe. La solidarité internationale doit être anticapitaliste, anticoloniale, et orientée vers l’autonomie populaire, ou elle ne servira qu’à replâtrer l’ordre qui tue.

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