Maya-Lefebvre_2026-07-13_quand-la-chaleur-s-ajoute-a-la-penurie-de-soins

Pénurie de soins face à la canicule : les aînés en danger

Dans le petit appartement du troisième étage de Mme Gendron, 78 ans, le thermomètre affiche 32 degrés en plein après-midi. Pas de climatisation, une seule fenêtre qui donne sur un mur de briques. « Je reste assise, je bouge pas trop, pis j’espère que ça va passer », confie-t-elle, les mains tremblantes tenant un verre d’eau tiède. Comme des milliers d’aînés québécois, elle vit seule, avec des médicaments pour le cœur qui augmentent sa sensibilité à la chaleur. Et comme beaucoup, elle hésite à appeler quelqu’un : « Je veux pas déranger. » Derrière cette pudeur se cache une réalité brutale : nos systèmes de santé débordent, et la prévention reste le parent pauvre des politiques publiques.

Les canicules ne frappent pas au hasard. Elles s’attaquent d’abord aux plus vulnérables : personnes âgées isolées, malades chroniques, personnes en situation de handicap, itinérants, travailleurs précaires sans accès à des espaces climatisés. À Montréal, lors de la vague de chaleur de 2018, on a compté 66 décès en quelques jours. La plupart vivaient seuls, dans des logements sans ventilation adéquate. « On sait qui est à risque, on sait où ils habitent, mais on attend que ça devienne une urgence avant d’agir », déplore Sylvie Marchand, infirmière en santé communautaire. Quand les températures montent, les urgences se remplissent : coups de chaleur, déshydratation, détresse respiratoire. Pourtant, ces drames seraient largement évitables avec des visites préventives, des appels téléphoniques, des espaces frais accessibles.

Ce sont souvent les proches, les voisins, les bénévoles qui deviennent la première ligne de défense. Marie-Claude, bénévole dans un centre communautaire de Hochelaga, passe ses étés à cogner aux portes. « On apporte de l’eau, on vérifie que les gens vont bien, on les invite au centre où il fait frais. Des fois, on trouve quelqu’un qui a pas mangé depuis deux jours parce qu’il avait trop chaud pour bouger. » Ces gestes simples sauvent des vies. Mais ils ne devraient pas reposer uniquement sur la bonne volonté citoyenne. Les CLSC débordent, les ressources manquent, et les listes d’attente pour les soins à domicile s’allongent. La chaleur amplifie une pénurie qui existait déjà.

L’accès aux refuges climatisés révèle aussi de profondes inégalités. Dans les quartiers centraux, les bibliothèques et centres communautaires ouvrent leurs portes. Mais en banlieue ou en milieu rural, ces ressources sont rares ou inaccessibles sans voiture. « Moi, prendre deux autobus pour aller à la bibliothèque, avec ma jambe pis ma canne, oublie ça », témoigne Jean-Paul, 72 ans, diabétique. Les personnes à mobilité réduite, celles sans transport, celles qui craignent de sortir de chez elles restent prisonnières de leur four domestique. Et quand la crise éclate, les ambulances peinent à répondre. Le 911 sature. Les salles d’urgence débordent déjà avant même que la canicule frappe.

La leçon est claire : la santé publique doit agir en amont, pas en réaction. Identifier les personnes à risque, créer des registres de soutien, former des équipes d’intervention communautaire, multiplier les îlots de fraîcheur, végétaliser les quartiers. « On parle de prévention depuis des années, mais on investit toujours dans l’urgence », soupire Dr. Lamothe, médecin de famille. Chaque été, la même histoire se répète. Chaque été, des vies sont en jeu. Il est temps d’écouter les voix de celles et ceux qui suffoquent en silence, de reconnaître que derrière chaque coup de chaleur, il y a une personne, une histoire, une dignité. Et qu’une société se mesure à la façon dont elle protège ses plus fragiles, même — surtout — quand le mercure grimpe.

PARTAGER CET ARTICLE

COMMENT NOUS SUPPORTER ?

Abonnez-vous à notre Patreon.