L’administration Plante jongle avec des mots — « zones de tolérance », « approche humaine », « dialogue avec les riverains » — pendant que des dizaines de personnes dorment sous des bâches trouées, chassées d’un parc à l’autre au gré des plaintes et des caméras. Le flou entourant ces fameuses zones n’est pas un accident bureaucratique : c’est une stratégie d’évitement politique. Refuser de nommer où et comment on tolère les campements, c’est se donner le luxe de pouvoir démanteler n’importe lequel selon l’humeur du conseil d’arrondissement ou la pression médiatique. Résultat? Une gestion au jour le jour qui transforme la survie en roulette russe.
Les organismes communautaires crient leur épuisement depuis des mois. « On colmate, on déplace, on recommence », résume une intervenante d’un refuge du centre-ville. Les personnes en situation d’itinérance, elles, naviguent dans un labyrinthe kafkaïen où aucune règle n’est claire. Un campement toléré mardi peut être démantelé jeudi parce qu’un commerce voisin se plaint ou qu’un élu cherche des points faciles. Entre-temps, les voisinages oscillent entre compassion et exaspération, pris en otage d’une crise que personne ne pilote vraiment. Cette improvisation permanente fragmente les services, décourage les équipes de terrain et criminalise de facto ceux et celles qu’on prétend vouloir aider.
Déplacer un campement, c’est comme balayer la poussière sous le tapis : ça donne l’illusion du ménage, mais ça ne règle rien. Sans logements sociaux accessibles immédiatement, sans équipes mobiles de soutien psychosocial 24/7, sans prévention en amont, chaque démantèlement ne fait que disperser la misère. Les tentes réapparaissent deux rues plus loin, les liens fragiles tissés par les intervenants se brisent, les dossiers médicaux se perdent. Montréal investit des centaines de milliers de dollars dans des opérations policières et logistiques de déplacement, alors que ce même budget pourrait financer des studios modulaires, des accompagnateurs ou des unités de crise itinérantes. Le choix est clair : on administre la précarité au lieu de la combattre.
Politiquement, ce flou arrange bien du monde. Il permet à la Ville de jouer la carte de la compassion devant les médias progressistes tout en rassurant les électeurs inquiets des quartiers gentrifiés. Il évite d’affronter Québec sur le sous-financement chronique du logement social et de la santé mentale. Il dispense de nommer les responsabilités, de tracer des lignes budgétaires lisibles, de rendre des comptes sur des objectifs mesurables. L’absence de stratégie devient une stratégie : celle du statu quo maquillé en bienveillance. Pendant ce temps, les promoteurs immobiliers continuent de transformer chaque immeuble abordable en condo, et les listes d’attente pour l’aide sociale s’allongent dans l’indifférence.
Une métropole qui se dit progressiste ne peut pas continuer à improviser face à une crise humanitaire qui s’aggrave chaque hiver. Montréal doit choisir : soit elle assume une politique cohérente d’accueil et de transition — avec des sites officiels dotés d’infrastructures, de toilettes, d’eau potable et de permanences sociales —, soit elle admet qu’elle préfère l’invisibilisation à la solidarité. Gérer l’itinérance, ce n’est pas organiser des déplacements cosmétiques, c’est construire des solutions structurelles. Sinon, on ne fait qu’administrer la honte collective d’une société riche qui laisse ses plus vulnérables crever dehors, un règlement municipal flou à la fois.





