Chaque matin, Judith se demande si elle devra démonter sa tente. Installée depuis trois semaines dans un petit parc du Centre-Sud, elle ne sait jamais si ce sera le jour où on lui demandera de partir. « Personne ne nous dit rien de clair. Des fois la police passe et nous laisse tranquilles, d’autres fois ils nous disent qu’on doit partir mais sans vraiment forcer. C’est comme si on existait pas vraiment », confie cette femme de 47 ans qui vit dans la rue depuis deux ans. Son histoire illustre celle de centaines de Montréalais en situation d’itinérance, pris dans un flou administratif qui les rend doublement vulnérables : sans toit, et sans certitude.
Le concept de « zones de tolérance » pour les campements urbains demeure nébuleux à Montréal. Contrairement à d’autres villes canadiennes qui ont officiellement désigné des espaces, la métropole québécoise navigue dans une zone grise. David Goudreault, travailleur de rue depuis quinze ans, observe cette improvisation quotidienne : « On gère l’itinérance au jour le jour, selon les plaintes des citoyens, la visibilité médiatique, l’humeur politique. Les personnes concernées vivent dans une insécurité constante qui aggrave leurs traumatismes. » Cette absence de cadre clair signifie que les campements tolérés un jour peuvent être démantelés le lendemain, sans préavis ni solution de rechange.
L’impact humain de cette gestion improvisée se mesure en épuisement, en santé mentale détériorée, en confiance brisée. Marc-Antoine, intervenant à la Maison du Père, raconte : « Les gens nous arrivent complètement à bout. Ils ont été déplacés trois, quatre fois en un mois. Ils ne dorment plus, ils ne font plus confiance à personne. Comment voulez-vous qu’ils se sortent de l’itinérance quand leur énergie est entièrement consacrée à survivre au quotidien? » Les organismes communautaires, eux-mêmes débordés, tentent de combler les vides laissés par l’absence de politique cohérente, mais leurs ressources limitées ne suffisent pas face à l’ampleur du besoin.
Pendant ce temps, les discours institutionnels parlent de « solutions durables » et de « plans d’action », mais sur le terrain, la réalité est tout autre. Les personnes en situation d’itinérance ne réclament pas la charité, mais la dignité : un endroit où poser leur tête sans craindre d’être chassées à l’aube, un accès stable aux services de base, une reconnaissance de leur humanité. « On nous traite comme un problème à cacher plutôt que comme des personnes à aider », résume Judith avec une lucidité désarmante. Cette invisibilisation administrative crée un cercle vicieux où les plus vulnérables restent prisonniers de l’urgence perpétuelle, sans jamais pouvoir se projeter vers une sortie de rue.
L’itinérance montréalaise ne se résoudra pas par la gestion de campements, mais par une véritable politique du care qui place les besoins humains au cœur des décisions. Cela signifie du logement social en quantité suffisante, des services de santé mentale accessibles, un accompagnement individualisé et, avant tout, une reconnaissance que derrière chaque tente se trouve une histoire, une dignité, une vie qui mérite mieux que l’improvisation. Les organismes communautaires le répètent depuis des années : on ne sort pas de l’itinérance dans l’instabilité. Il est temps que les institutions écoutent celles et ceux qui savent, parce qu’ils vivent cette réalité chaque jour.





