Dans son quatre et demi du quartier Hochelaga, Martine Bélanger a passé l’été dernier à dormir sur son balcon. À 62 ans, avec son asthme chronique, elle ne supportait plus les 32 degrés qui transformaient son appartement en fournaise. « Je me levais la nuit, complètement étourdie. Mon petit-fils de 4 ans refusait même de venir me voir », confie-t-elle, la voix tremblante. Cette réalité, partagée par des milliers de ménages québécois à revenus modestes, sera bientôt transformée grâce à une nouvelle initiative gouvernementale qui offrira des thermopompes gratuites à 20 000 foyers. Mais au-delà des chiffres et de la technologie, c’est d’abord une question de dignité humaine qui se pose : comment peut-on vivre décemment quand on ne peut ni se chauffer en hiver, ni se rafraîchir en été?
Les intervenants communautaires connaissent trop bien ces histoires. Caroline Dupuis, coordonnatrice d’un organisme d’aide au logement à Montréal-Nord, rencontre régulièrement des familles qui font des choix impossibles. « Une mère m’a dit qu’elle envoyait ses enfants chez sa sœur les jours de canicule parce qu’elle avait peur qu’ils fassent un malaise », raconte-t-elle. Les coûts prohibitifs d’installation d’une thermopompe – entre 5000 et 8000 dollars – rendent cette solution inaccessible pour ceux qui en ont le plus besoin. Ces familles se retrouvent prisonnières d’un cercle vicieux : trop pauvres pour améliorer leur confort, elles paient paradoxalement plus cher en frais d’électricité avec des appareils vétustes et énergivores.
L’impact sur la santé est indéniable, particulièrement pour les personnes âgées et les enfants. Le Dr François Lemieux, médecin de famille en milieu défavorisé, observe chaque été une hausse des consultations liées aux vagues de chaleur. « On voit des cas de déshydratation, d’épuisement, d’aggravation de problèmes respiratoires. Les aînés isolés sont particulièrement vulnérables », explique-t-il. En hiver, l’équation devient tout aussi cruelle : certains locataires chauffent à peine leur logement pour économiser, s’exposant à l’humidité, aux moisissures et aux infections respiratoires. Pour les familles avec de jeunes enfants, cela se traduit par des nuits agitées, des difficultés de concentration à l’école, un quotidien marqué par l’inconfort constant.
Ce programme de thermopompes gratuites représente bien plus qu’une mesure environnementale : c’est une reconnaissance que l’accès à un logement vivable constitue un droit fondamental. Sylvie Tremblay, mère monoparentale de trois enfants et bénéficiaire potentielle du programme, ose à peine y croire. « Si je pouvais offrir à mes enfants un été sans avoir à les envoyer dormir chez leur père juste parce qu’il fait trop chaud ici, ce serait comme gagner à la loterie », dit-elle les yeux brillants. Les organismes d’efficacité énergétique soulignent aussi l’effet d’entraînement positif : une fois installée, la thermopompe réduit les factures d’électricité, libérant quelques dizaines de dollars par mois qui peuvent être réinvestis dans l’alimentation ou les activités des enfants.
Pourtant, des questions demeurent. Comment s’assurer que les 20 000 ménages ciblés seront vraiment ceux qui en ont le plus besoin? Les groupes communautaires plaident pour un processus d’attribution transparent, qui passe par les organismes de quartier connaissant intimement les réalités locales. Ils rappellent aussi qu’au-delà de l’équipement, c’est toute la question du logement abordable et salubre qui doit être repensée. Martine Bélanger, elle, attend avec espoir. « Je veux juste pouvoir vieillir chez moi, dans la dignité, sans avoir à choisir entre respirer ou payer mon loyer », conclut-elle simplement. Une aspiration qui devrait être un droit, pas un privilège.





