Encore une fois, la saison médiatique de la peur migratoire bat son plein. Des milliers de réfugiés pourraient tenter de venir au Canada, nous dit-on, comme si l’arrivée de personnes fuyant la guerre ou la persécution constituait une catastrophe naturelle contre laquelle il faudrait se barricader. Cette rhétorique familière révèle surtout notre incapacité collective à regarder en face les véritables causes des migrations forcées : les conflits armés, les effondrements climatiques, les dictatures que nos propres gouvernements ont parfois contribué à renforcer. Quand cessera-t-on de traiter les réfugiés comme un problème de gestion des foules plutôt que comme des êtres humains exerçant un droit fondamental reconnu par le droit international?
Le Canada aime se parer de son image généreuse sur la scène internationale, celle d’une terre d’accueil progressiste et compatissante. Pourtant, dès que les chiffres augmentent ou que les médias s’emballent, ce même pays sombre dans une anxiété qui frise l’amnésie historique. Rappelons que le Canada a accueilli près de 40 000 réfugiés afghans en 2021-2022 et des dizaines de milliers d’Ukrainiens depuis 2022, sans que le système ne s’effondre. Ailleurs dans le monde, des pays comme le Liban ou la Jordanie hébergent des millions de réfugiés syriens avec des ressources infiniment plus limitées. La capacité d’accueil n’est pas qu’une question de moyens : c’est d’abord une question de volonté politique.
Ce qui manque cruellement dans ce débat, c’est une discussion honnête sur les infrastructures d’accueil, l’accès aux services et les délais de traitement des demandes d’asile. Au lieu de renforcer les ressources de l’Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC) ou de coordonner avec les provinces pour améliorer l’hébergement temporaire, on préfère alimenter le discours du « trop, c’est trop ». Cette stratégie de la panique sert surtout à détourner l’attention des véritables défaillances administratives et budgétaires. Selon le HCR, plus de 110 millions de personnes sont déplacées de force dans le monde — un chiffre historique qui exige des réponses structurelles, pas des réflexes de fermeture.
La désinformation joue un rôle central dans cette montée de la méfiance. Les images de « vagues » ou de « flux incontrôlables » occultent systématiqulement la réalité : la majorité des réfugiés restent dans leur région d’origine, et les pays du Sud global en accueillent la très grande majorité. Le Canada, avec ses frontières géographiquement protégées et ses systèmes de filtrage sophistiqués, ne subit aucune « invasion ». Ce vocabulaire martial sert à criminaliser des personnes qui exercent un droit légal. Lorsqu’on compare les données réelles aux slogans de peur, l’écart est vertigineux — mais beaucoup moins vendeur médiatiquement.
Finalement, ce débat révèle ce que nous sommes vraiment en tant que société : sommes-nous capables de solidarité internationale au-delà des discours de circonstance, ou notre compassion s’arrête-t-elle là où commence l’inconfort budgétaire? Protéger les réfugiés n’est pas un acte de charité, c’est une obligation morale et juridique inscrite dans la Convention de Genève de 1951, que le Canada a ratifiée. Refuser d’accueillir ou criminaliser ceux qui fuient, c’est trahir nos propres valeurs affichées. Le monde est connecté, les inégalités ne connaissent pas de frontières — et notre responsabilité non plus.





