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Portes tournantes et corruption douce : l’alerte

Un ancien collaborateur de Martin Fréchette, député libéral, aurait touché 100 000 $ pour des activités de lobbying au nom d’une firme américaine. L’information, révélée cette semaine, n’a provoqué ni scandale ni démission. Tout juste un haussement d’épaules collectif, comme si ce genre d’arrangement relevait désormais de l’ordre normal des choses. Pourtant, derrière cette transaction apparemment légale se cache quelque chose de plus insidieux : la transformation silencieuse de nos institutions en zones grises où l’intérêt public et l’intérêt privé ne se distinguent plus vraiment. Nous ne sommes pas devant un cas de corruption classique, mais devant ce que j’appellerais une corruption douce, celle qui ne viole aucune règle tout en érodant la confiance démocratique.

Le phénomène des portes tournantes — ces passages fluides entre fonction publique et secteur privé — n’est pas nouveau. Mais sa banalisation devrait nous inquiéter davantage qu’elle ne le fait. Quand un proche conseiller d’un élu se retrouve, quelques mois plus tard, à défendre les intérêts d’une multinationale auprès de ce même élu, nous ne sommes plus dans le registre de la compétence valorisée, mais dans celui du privilège institutionnalisé. Ces parcours ne relèvent pas du mérite, mais de l’accès : accès aux réseaux, aux codes, aux oreilles. Et cet accès-là n’est jamais mis aux enchères publiques. Il circule en silence, dans les marges du système, là où les règles de transparence proclamées perdent leur mordant.

Ce qui frappe dans ce dossier, c’est moins l’ampleur de la somme que le confort moral avec lequel tout cela se déroule. Personne ne semble gêné. Les acteurs concernés invoquent la légalité, le respect des procédures, l’inscription au registre des lobbyistes. Tout est en ordre, nous dit-on. Mais la légalité n’est pas la légitimité. Une démocratie ne tient pas seulement par ses lois, mais par la discipline éthique de ceux qui les servent. Quand cette discipline disparaît, quand le pouvoir s’exerce sans pudeur dans l’entre-deux des règles, c’est la crédibilité même des institutions qui s’effrite. Nous glissons alors vers un cynisme collectif où personne ne croit plus vraiment que les décisions publiques servent l’intérêt commun.

À qui nos institutions rendent-elles réellement des comptes ? À nous, citoyens, ou à ceux qui savent naviguer dans leurs couloirs ? Cette question n’est pas rhétorique. Elle touche au cœur de ce qui fait qu’une démocratie reste vivante ou devient une coquille vide. Quand les mêmes personnes circulent entre pouvoir politique et pouvoir économique, quand les frontières s’estompent au point qu’on ne sait plus qui parle au nom de qui, la représentation démocratique devient un théâtre. Un spectacle où les citoyens sont invités à voter, mais où les décisions importantes se prennent ailleurs, dans des espaces opaques où seuls quelques initiés ont leurs entrées. Cette opacité pratique contredit toute la rhétorique sur la transparence que nos élus aiment tant brandir.

Une démocratie, disait à peu près Montesquieu, n’est pas qu’un système de règles : c’est une discipline de la limite. Ce qui nous manque aujourd’hui, ce n’est pas tant un nouveau règlement sur le lobbying qu’une culture politique qui sache encore dire non, qui accepte de renoncer à certains avantages au nom d’un bien plus grand. Mais cette culture-là suppose une pudeur, une retenue, une conscience morale que le marché, lui, ne récompense jamais. Tant que nous continuerons à tolérer ces zones grises, à hausser les épaules devant les allers-retours entre public et privé, nous continuerons à creuser le fossé entre le peuple et ses institutions. Et ce fossé-là, aucune loi ne pourra le combler. Seulement une exigence collective, têtue, de dignité démocratique.

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