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Sécurité collective : défendre le bien commun

Il est des questions qui traversent les époques sans jamais s’épuiser. À qui appartient la sécurité collective? Cette interrogation, loin d’être abstraite, se pose aujourd’hui avec une acuité renouvelée alors que nos institutions vacillent sous le poids de leur propre délitement. Canicules meurtrières, crise du logement chronique, santé fragilisée, concentration obscène des richesses : autant de symptômes d’un même mal, celui d’un modèle qui a transformé la protection commune en marchandise accessible selon les moyens de chacun. Ce qui devrait constituer le socle de notre vivre-ensemble s’est fragmenté en une mosaïque de solutions individuelles, laissant les plus vulnérables à la merci des éléments et du marché.

L’État social, cette noble invention du vingtième siècle, a été progressivement érodé par des décennies d’improvisation administrative et de privatisation rampante. On a vendu l’idée séduisante que chacun pouvait assurer sa propre sécurité : climatisation personnelle contre les chaleurs extrêmes, assurances privées contre les aléas de la santé, épargne individuelle pour compenser l’effritement des retraites. Cette logique perverse transforme la vulnérabilité en responsabilité personnelle et fait porter aux individus le poids de défaillances systémiques. Pendant ce temps, les institutions publiques censées nous protéger collectivement se vident de leur substance, désertées par les investissements et la volonté politique.

Cette dérive n’est pas accidentelle. Elle procède d’une conception du monde où la sécurité devient un bien de consommation plutôt qu’un droit fondamental. Ceux qui peuvent se payer des refuges climatisés, des soins de santé privés et des logements décents le font; les autres subissent. Cette bifurcation entre deux humanités — celle qui achète sa tranquillité et celle qui endure — mine les fondements mêmes de la démocratie. Car comment prétendre à l’égalité politique lorsque les conditions matérielles d’existence divergent aussi radicalement? La sécurité collective n’appartient plus vraiment à personne, sinon à ceux qui ont les moyens de s’en constituer une version privatisée.

Reconstruire des institutions capables de protéger le plus grand nombre exige bien plus qu’un simple réajustement budgétaire. Il faut réinventer un imaginaire politique où la protection commune redevient une priorité absolue, non négociable face aux impératifs du marché. Cela suppose de rompre avec des décennies de pensée gestionnaire qui a réduit l’action publique à une comptabilité mesquine, oubliant que certaines choses — la santé, le logement, la protection contre les catastrophes climatiques — ne peuvent être abandonnées à la logique du profit sans sacrifier notre humanité commune. Les institutions de demain devront être pensées pour résister aux tentations de la marchandisation et aux mirages de l’efficacité privée.

La question posée n’est donc pas technique mais profondément morale : acceptons-nous que la sécurité soit devenue une propriété privée, accessible selon le rang social? Ou sommes-nous prêts à redéfinir le contrat social pour que la protection collective redevienne ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : un bien commun, inaliénable, appartenant à tous et à chacun? La réponse déterminera non seulement la qualité de nos institutions futures, mais la nature même de la société que nous léguerons. Car une démocratie où seuls quelques-uns peuvent s’acheter la sécurité n’en est déjà plus vraiment une.

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