L’impasse des négociations commerciales avec Washington ne relève plus du scénario catastrophe : elle devient une hypothèse plausible qu’il faut chiffrer et anticiper. Si l’Accord Canada–États-Unis–Mexique venait à s’effondrer, ce sont 2,4 millions d’emplois canadiens directement ou indirectement liés aux exportations vers les États-Unis qui entreraient en zone de turbulence. Les données de Statistique Canada montrent que 75 % de nos exportations traversent encore la frontière sud. Cette dépendance structurelle, héritée de décennies d’intégration continentale, expose notre économie à un choc dont l’ampleur dépendra moins de notre volonté que de l’humeur d’un président américain imprévisible.
Les secteurs les plus vulnérables sont identifiables et mesurables. L’automobile, qui représente 15 % de nos exportations manufacturières, repose sur des chaînes d’approvisionnement traversant la frontière jusqu’à sept fois avant qu’un véhicule ne soit assemblé. L’aéronautique, le bois d’œuvre, l’aluminium et l’agroalimentaire suivent de près. Au Québec, 40 % des PME exportatrices dépendent à plus de 80 % du marché américain. Un retour aux tarifs de la nation la plus favorisée ferait grimper les droits de douane de 0-2 % à une moyenne de 3,5 %, avec des pointes à 25 % pour certains produits laitiers ou textiles. L’effet domino sur l’emploi serait asymétrique : les grandes entreprises diversifiées s’ajusteraient, les petites fermeraient.
Cette incertitude paralyse déjà l’investissement. Les données de la Banque du Canada révèlent un recul de 11 % des intentions d’investissement dans le secteur manufacturier depuis janvier. Les entreprises reportent leurs décisions d’expansion, réduisent leurs stocks, gèlent les embauches. Ce n’est pas encore une récession, mais c’est l’antichambre d’un ralentissement si rien ne bouge d’ici l’automne. L’imprévisibilité américaine ne coûte pas seulement en tarifs potentiels : elle coûte en opportunités perdues, en contrats non signés, en projets abandonnés avant même d’avoir été lancés. Le climat d’affaires se nourrit de prévisibilité ; Trump en fait une denrée rare.
Face à ce risque systémique, les marges de manœuvre du gouvernement fédéral existent mais sont limitées. Ottawa pourrait activer des programmes de soutien sectoriel, bonifier l’assurance-emploi dans les régions exposées, offrir des garanties de prêts aux PME fragilisées. Le budget de 2026 a prévu une enveloppe de contingence de 8 milliards sur trois ans, mais elle ne suffira pas si la crise s’étend. Une coordination avec les provinces sera indispensable, notamment pour protéger les travailleurs les plus précaires. Québec, Ontario et l’Alberta devront aligner leurs politiques industrielles sur une stratégie commune de résilience. Mais au-delà des mesures d’urgence, la vraie question demeure : avons-nous un plan B crédible ?
Ce plan B doit reposer sur la diversification commerciale, et les chiffres plaident pour l’urgence. Moins de 8 % de nos exportations vont vers l’Union européenne, 5 % vers l’Asie-Pacifique. L’Accord de partenariat transpacifique global et progressiste (PTPGP) offre un potentiel sous-exploité. Même constat pour l’accord Canada–UE (AECG). Il ne s’agit pas de tourner le dos aux États-Unis — impossible économiquement — mais de réduire notre vulnérabilité en élargissant nos débouchés. Cela prendra des années, des investissements massifs dans la logistique, la promotion commerciale et l’adaptation des normes. Mais l’alternative — subir passivement les caprices de Washington — est encore plus coûteuse. L’empathie pour les travailleurs et les entreprises exposés doit se traduire en politique industrielle cohérente, chiffrée et financée. Faute de quoi, on risque de pleurer ensemble sur des usines fermées.





