Vendredi matin, vingt-cinq employés de la Fondation One Drop ont appris qu’ils perdaient leur emploi. Pas de préavis long, pas de projet de relève : un courriel, une réunion Zoom, et le silence. Parmi eux, Isabelle, coordonnatrice de projets depuis sept ans, mère de deux enfants. « J’ai consacré ma vie à donner accès à l’eau potable aux communautés vulnérables, raconte-t-elle, la voix étranglée. Aujourd’hui, c’est moi qui me retrouve vulnérable. » Derrière les chiffres froids d’une fermeture administrative se cachent des destins humains, des carrières interrompues, des familles ébranlées. Ces travailleurs ont cru en une mission, celle portée par Guy Laliberté et son rêve philanthropique. Mais ce rêve s’est évaporé aussi vite qu’il était apparu.
La Fondation One Drop, créée en 2007 par le fondateur du Cirque du Soleil, incarnait une vision ambitieuse : transformer l’accès à l’eau et l’assainissement dans les pays en développement par des projets créatifs et participatifs. Pendant près de vingt ans, elle a soutenu des initiatives au Burkina Faso, en Inde, au Nicaragua, touchant des millions de personnes. Mais cette fermeture brutale révèle la fragilité d’un modèle philanthropique basé sur une fortune personnelle et des donations ponctuelles. Quand les revenus diminuent ou que les priorités changent, ce sont des organisations entières qui s’effondrent. Les employés, eux, n’avaient aucune prise sur ces décisions financières prises loin d’eux, dans des bureaux de direction.
Ce cas illustre une réalité trop souvent ignorée : le secteur communautaire et philanthropique fonctionne sur un fil. Contrairement aux grandes institutions publiques, les fondations privées dépendent de la bonne volonté de leurs donateurs et de la santé financière de leurs mécènes. Les travailleurs n’ont ni syndicat solide, ni sécurité d’emploi garantie, ni fonds de prévoyance pour traverser les crises. « On nous demandait d’être engagés, passionnés, dévoués, témoigne Marc, chargé de communication. Mais au final, on est traités comme des variables d’ajustement. » Cette précarité structurelle mine la qualité des projets et décourage les jeunes professionnels qui hésitent désormais à s’investir dans un secteur perçu comme instable.
Les conséquences de cette fermeture dépassent largement Montréal. Sur le terrain, des partenaires locaux se retrouvent sans ressources ni accompagnement. Des puits commencés ne seront peut-être jamais terminés. Des programmes d’éducation à l’hygiène s’arrêtent net. « Nous comptions sur One Drop pour former nos équipes, explique une responsable d’ONG burkinabè jointe par téléphone. Maintenant, nous devons recommencer à zéro. » Ces ruptures de financement fragilisent des communautés déjà vulnérables et compromettent des années de travail patient. Le modèle de la philanthropie personnelle montre ici ses limites : quand une fondation dépend d’un seul individu, sa pérennité reste conditionnelle.
Cette histoire doit servir de signal d’alarme. Il est temps de repenser le financement des causes sociales au Québec et ailleurs. Les gouvernements doivent assumer davantage leur rôle dans le soutien aux missions d’intérêt public, plutôt que de laisser tout reposer sur la générosité fluctuante de quelques fortunés. Les employés de One Drop méritent mieux qu’une fin abrupte après des années de dévouement. Les communautés qu’ils servaient méritent mieux qu’un robinet qui se ferme du jour au lendemain. Derrière chaque licenciement, il y a une famille qui se demande comment payer le loyer. Derrière chaque projet abandonné, il y a des enfants qui boiront encore de l’eau contaminée. Ces réalités humaines ne peuvent plus être sacrifiées sur l’autel de modèles économiques fragiles et imprévisibles.





