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Normalisation du désastre : quand la crise devient la norme

Nous vivons désormais dans l’ère du choc permanent. Ce qui relevait autrefois de l’exception — tempêtes dévastatrices, infrastructures effondrées, pannes généralisées — s’inscrit aujourd’hui dans le calendrier ordinaire de nos vies. La répétition des catastrophes ne provoque plus la sidération, mais une accoutumance morbide. Le chaos devient régime, l’urgence devient programme. Et pendant que les citoyens s’épuisent à survivre aux crises successives, l’État se contente de gérer l’improvisation comme mode de gouvernement. Cette normalisation du désastre n’est pas un accident météorologique : elle est le produit d’un système politique qui a renoncé à anticiper, à protéger, à bâtir.

L’improvisation permanente n’est pas le signe d’une capacité d’adaptation, mais celui d’une faillite structurelle. Chaque tempête révèle des infrastructures vieillissantes, des réseaux électriques fragiles, des services publics asphyxiés par des décennies de sous-financement. Les politiciens parlent de « résilience », ce mot valise qui transforme l’abandon en vertu citoyenne. On demande aux individus de se débrouiller, de s’entraider, de tenir bon — pendant que l’État se déresponsabilise derrière des discours compassionnels. Or la solidarité spontanée, si elle est belle et nécessaire, ne peut servir d’alibi à l’inaction publique. Elle ne remplace pas des ponts solides, des lignes enfouies, des équipes d’urgence bien équipées. Elle ne compense pas l’absence d’une vision à long terme.

Car ce qui relie toutes ces crises, ce n’est pas seulement le dérèglement climatique — quoique celui-ci amplifie tout. C’est l’inégalité structurelle qui traverse notre société. Les catastrophes ne frappent pas également. Elles touchent d’abord les plus vulnérables : ceux qui habitent les quartiers mal desservis, ceux qui dépendent des transports publics défaillants, ceux qui n’ont ni génératrice ni épargne pour rebâtir. Pendant que certains peuvent fuir ou s’isoler dans le confort, d’autres subissent de plein fouet les conséquences d’un système qui les a déjà laissés pour compte. Cette géographie de l’abandon alimente la fatigue démocratique, ce sentiment diffus que les institutions ne nous représentent plus, qu’elles ne nous protègent plus, qu’elles gèrent la pénurie sans remettre en cause les causes profondes de celle-ci.

Il est temps de nommer ce qui se joue : nous assistons à une crise de la protection collective. L’État, dans sa version néolibérale, s’est défait de ses fonctions essentielles au profit d’une logique comptable. Il a privatisé, sous-traité, réduit les budgets, tout en maintenant un discours creux sur la « responsabilité individuelle ». Résultat : quand la tempête arrive, il n’y a plus personne pour tenir le mât. Les citoyens, sommés d’être autonomes, découvrent qu’ils sont abandonnés. Cette politique de la débrouille n’est pas viable. Elle érode la confiance, elle creuse les fractures, elle transforme chaque crise en prélude à la prochaine. Et pendant ce temps, les décisions qui façonnent nos infrastructures, notre énergie, nos territoires, demeurent opaques, soumises aux intérêts privés plutôt qu’au bien commun.

Repenser la société à partir de la protection collective, c’est refuser la fatalité du désastre. C’est exiger des infrastructures robustes, des services publics dotés de moyens, une planification écologique sérieuse qui ne soit pas qu’un slogan électoral. C’est admettre que la solidarité ne peut se substituer à la justice, et que la résilience sans transformation est une imposture. Nos démocraties fatiguées ont besoin d’un sursaut : non pas celui de l’héroïsme individuel dans l’adversité, mais celui d’une volonté politique capable de dire non au chaos perpétuel. Tant que nous accepterons que la catastrophe soit la routine, nous resterons prisonniers d’un système qui produit ce qu’il prétend combattre. Il est temps de changer de régime — politique, énergétique, moral.

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