Plus de 200 incendies ravagent simultanément le nord du Québec en ce moment même, et personne au gouvernement n’ose prononcer les mots qui tuent: on savait. On savait depuis des décennies que le dérèglement climatique transformerait nos forêts en poudre à canon. On savait que les températures records, les sécheresses prolongées et les saisons de feu qui s’étirent créeraient exactement ce chaos. Mais entre savoir et agir, Legault et ses prédécesseurs ont choisi l’inaction calculée. Ils ont préféré sabrer dans les budgets de prévention, négliger la planification forestière durable et abandonner les communautés nordiques à leur sort. Ce n’est pas une catastrophe naturelle: c’est un choix politique qui flambe sous nos yeux.
Pendant que Québec et Montréal respirent un air vicié et que les citadins s’inquiètent de leurs barbecues, des milliers de personnes dans le Nord — majoritairement des Autochtones, des travailleurs forestiers et des familles isolées — vivent l’enfer sans filet de sécurité. Les infrastructures de communication sont défaillantes, les routes d’évacuation inexistantes ou impraticables, et les services d’urgence chroniquement sous-financés. Cette géographie de l’injustice climatique est brutale: ceux qui ont les moyens partent, ceux qui n’en ont pas restent exposés aux flammes et à la fumée toxique. Les communautés autochtones, déjà abandonnées par un État colonial, payent encore une fois le prix fort d’une crise qu’elles n’ont pas créée.
Et que fait-on? On glorifie l’héroïsme des pompiers — et oui, leur courage est indéniable — mais on refuse d’investir dans les structures qui rendraient leur travail moins désespéré. On applaudit les interventions d’urgence tout en fermant les yeux sur l’absence criante de stratégie de prévention. Pourquoi n’a-t-on pas massivement investi dans la gestion proactive des forêts, dans les coupe-feu écologiques, dans les technologies de détection précoce, dans la formation continue des équipes au sol? Parce que ça coûte cher maintenant, et que nos gouvernements préfèrent payer le triple en catastrophes plus tard. C’est la logique capitaliste dans toute sa splendeur: privatiser les profits de l’extraction forestière, socialiser les pertes quand tout brûle.
Ces feux ne sont pas isolés du reste de notre effondrement systémique. Ils s’inscrivent dans une séquence accélérée de crises: émissions de GES qui explosent malgré les promesses vides, aménagement du territoire pensé uniquement pour le profit à court terme, services publics fragilisés par l’austérité néolibérale. Le Québec continue de subventionner les pétrolières, de donner des permis d’exploitation forestière sans vision d’ensemble, de négliger les transports collectifs et les infrastructures vertes. Pendant ce temps, le Nord — notre canari dans la mine — suffoque et brûle. Chaque hectare carbonisé crie la faillite morale d’un modèle économique qui sacrifie l’habitabilité de la planète sur l’autel de la croissance infinie.
Il est temps d’arrêter de traiter les incendies comme des anomalies météorologiques et de les nommer pour ce qu’ils sont: des symptômes d’un système en phase terminale. La vraie urgence n’est pas seulement d’éteindre les feux d’aujourd’hui, mais de bâtir une société radicalement différente — une société qui investit massivement dans la transition écologique, qui reconnaît la souveraineté des peuples autochtones sur leurs territoires, qui refuse la logique extractiviste et qui place la justice climatique au cœur de toutes ses décisions. Sinon, chaque été sera pire que le précédent, et nos excuses sonnent déjà creux face aux cendres qui s’accumulent.





