Montréal nous demande encore de fermer nos robinets pendant que sous nos pieds, des milliers de litres d’eau potable se perdent chaque jour dans des réseaux vétustes que personne n’a eu le courage politique de réparer à temps. Les travaux sur l’avenue Atwater traînent en longueur, les citoyens doivent rationner leur consommation, mais la vraie question reste taboue : pourquoi paie-t-on toujours plus cher pour un service public défaillant qu’on a laissé pourrir par décennies d’austérité et de négligence?
La sobriété citoyenne, c’est bien beau sur papier, mais ça ne remplace pas des décennies d’investissements publics reportés, sacrifiés sur l’autel de la rigueur budgétaire et des cadeaux fiscaux aux promoteurs. Pendant qu’on culpabilise les familles qui arrosent leur potager urbain ou qui prennent une douche de cinq minutes, le réseau montréalais perd entre 30 et 40% de son eau dans des fuites que la Ville connaît, documente, mais répare au compte-gouttes. Ce n’est pas une crise technique, c’est une crise politique.
Et ce ne sont pas les quartiers riches qui écopent. Les ruptures de conduite, les avis d’ébullition, les chantiers qui s’éternisent frappent d’abord Montréal-Nord, Hochelaga, Verdun, les secteurs où vivent ceux qui n’ont déjà pas les moyens de payer leur compte de taxes en hausse constante. Ces ménages-là compriment déjà leur consommation d’eau non par écologie, mais par nécessité économique. Leur demander « encore un effort » pendant que les infrastructures s’effondrent, c’est du mépris de classe déguisé en civisme environnemental.
Les retards d’entretien ne tombent pas du ciel : ils sont le produit de choix budgétaires qui ont systématiquement privilégié les projets spectaculaires et les partenariats public-privé au détriment de l’entretien ordinaire, invisible, ingrat. Résultat : on paye aujourd’hui deux fois plus cher pour réparer en catastrophe ce qu’on aurait pu entretenir correctement. Et pendant ce temps, les géants de la construction empochent les contrats d’urgence, les élus font des points de presse, et les citoyens paient la facture, littéralement.
L’eau doit redevenir ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : un bien commun, géré démocratiquement, financé collectivement, accessible à toutes et tous sans discrimination territoriale ni économique. Ça implique d’arrêter de traiter les infrastructures publiques comme des lignes comptables qu’on peut sabrer, et de reconnaître que l’austérité dans les services essentiels, c’est une violence systémique. Si on veut vraiment économiser l’eau, commençons par réparer les tuyaux. Et surtout, arrêtons de faire porter le poids de l’urgence climatique sur les épaules de ceux qui ont déjà le moins.





