CamilleDufresne_2026-07-05_la_ville_propre_se_paie_avec_des_corps_brisys

Vidangeurs de Montréal : la ville propre se paie cher

Ils commencent à 5h du matin quand la ville dort encore, avant que le mercure n’explose et transforme les rues en fournaise. Les vidangeurs de Montréal, ceux qu’on ne voit jamais mais sans qui nos trottoirs sentiraient la mort, courent littéralement contre la chaleur. Trente-deux degrés à 7h, trente-huit à midi : leur journée est une course contre la déshydratation, l’épuisement, l’accident. Pendant que nos élus célèbrent l’efficacité de nos services municipaux et que les citoyens râlent si la collecte a une heure de retard, ces travailleurs essentiels encaissent une pénibilité que personne ne nomme. La propreté urbaine, ce symbole de civilisation, repose sur des dos courbés, des genoux foutus et des corps qui flanchent sous un soleil de plomb.

Rencontrez Mario, vingt-trois ans de métier, qui dit avoir « tout vu » : les collègues qui tombent, les accidents évités de justesse, les mépris quotidiens. « Y’a des gens qui sortent même pas leurs vidanges à temps, pis après y nous engueulent parce qu’on les prend pas », raconte-t-il. Mais ce qui le tue vraiment, c’est la chaleur des dernières années. « Avant, on pouvait souffler. Là, c’est rendu que dès juin, c’est l’enfer. » Les pauses ? Officiellement prévues, rarement respectées : les tournées sont chronométrées, les retards sanctionnés. Résultat : on boit en courant, on mange debout, on finit vidé. La Ville parle d’adaptation climatique pour ses infrastructures, mais jamais pour ses employés. Comme si ces corps-là n’étaient pas aussi des infrastructures.

Les syndicats réclament depuis des années des mesures concrètes : raccourcir les tournées durant les canicules, ajouter de vraies pauses à l’ombre, fournir des équipements adaptés, décaler les horaires. Rien. Ou si peu. La logique gestionnaire prime : il faut que ça roule, que ça paraisse bien, que les budgets tiennent. Pendant ce temps, les arrêts de travail pour épuisement et blessures explosent. On privatise à petit feu des secteurs entiers, on sous-traite à des entreprises qui pressent encore plus le citron humain. La dignité, la santé, la reconnaissance ? Des lignes budgétaires qu’on peut couper. Le cynisme, c’est de féliciter ces travailleurs une fois par année sur les réseaux sociaux, tout en leur refusant les conditions pour faire leur job sans y laisser leur peau.

Ce qui se joue ici dépasse la seule question des vidangeurs. C’est le mépris systémique envers le travail manuel, invisible, racialisé souvent, précaire toujours. C’est la hiérarchie tacite qui place les cols blancs climatisés au sommet et les cols bleus en sueur tout en bas. C’est aussi la crise climatique qui frappe d’abord celles et ceux qui n’ont pas le luxe de télétravailler. Pendant que les classes aisées s’offrent des terrasses ombragées et des piscines, d’autres triment dans la fournaise pour que nos déchets disparaissent comme par magie. Cette invisibilité est politique : on ne veut pas voir la misère, on veut juste que ça sente bon.

Alors oui, applaudissons la « dream team des vidangeurs », comme le titre condescendant de La Presse le suggère. Mais surtout, battons-nous pour qu’ils aient des pauses réelles, des horaires humains, une rémunération qui reflète la pénibilité de leur tâche, et des protections contre une chaleur qui ne fera qu’empirer. La ville propre, efficace, verte ? Elle se construit sur des corps épuisés. Il est temps de nommer cette violence, et de l’arrêter. Parce que la dignité au travail, ce n’est pas négociable. Même quand il fait quarante degrés.

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