Éric Duhaime réclame une mise sur pause du projet de tramway de Québec. Derrière cette demande apparemment technique se cache une bataille idéologique majeure : celle qui oppose deux visions irréconciliables du territoire urbain. D’un côté, la perpétuation d’un modèle centré sur l’automobile individuelle, l’étalement périurbain et la dépendance aux combustibles fossiles. De l’autre, une tentative – timide, imparfaite, mais réelle – de bâtir une mobilité collective, dense, accessible et décarbonée. Ce n’est pas une querelle administrative : c’est un affrontement entre ceux qui profitent du statu quo et ceux qui en paient le prix chaque jour dans le trafic, la pollution atmosphérique et l’exclusion spatiale.
Mettre le tramway sur pause, c’est garantir que rien ne change. Pendant ce temps, les artères urbaines demeurent saturées aux heures de pointe, les autobus circulent dans le trafic automobile sans priorité réelle, et les quartiers centraux continuent de se vider au profit de développements pavillonnaires énergivores en périphérie. Les perdants sont toujours les mêmes : les personnes à mobilité réduite, les ménages à faible revenu qui ne peuvent se payer une deuxième voiture, les jeunes qui n’ont pas accès au permis, les aînés isolés. Pendant qu’une poignée de voix bruyantes mobilise contre un projet structurant, des milliers d’usagers coincés dans des trajets interminables subissent quotidiennement les conséquences d’un réseau sous-financé et sous-performant.
La mobilisation anti-tramway demeure modeste, concentrée surtout dans certains segments politiques conservateurs et chez des commerçants inquiets des impacts temporaires de chantier. Pourtant, le bruit médiatique qu’elle génère crée l’illusion d’un rejet massif. Cette asymétrie entre volume politique et soutien réel n’est pas anodine : elle sert à justifier l’inaction, à retarder indéfiniment les investissements structurants et à maintenir une dépendance collective à un mode de vie insoutenable. Pendant ce temps, les études démontrent que la densification intelligente autour des axes de transport en commun réduit les émissions, améliore l’équité territoriale et stimule l’activité économique locale. Mais ces données ne pèsent pas lourd face aux réflexes idéologiques anti-étatiques.
Cette bataille dépasse largement les frontières de Québec. Elle s’inscrit dans une crise plus vaste d’aménagement du territoire et de mobilité à l’échelle du Québec et du Canada. Partout, les villes moyennes hésitent entre reproduire le modèle nord-américain de dispersion automobile ou s’inspirer des exemples européens de densité douce et de transport collectif efficace. Chaque report, chaque pause demandée par des acteurs politiques opportunistes repousse d’autant la transition nécessaire. Le climat, lui, ne négocie pas de délais. Les objectifs de réduction d’émissions de gaz à effet de serre exigent des transformations radicales de nos modes de déplacement, et cela passe inévitablement par des infrastructures lourdes et structurantes comme le tramway.
Défendre le tramway, ce n’est pas défendre aveuglément un projet technocratique. C’est comprendre que l’infrastructure publique est un outil d’égalité et de justice sociale, pas un symbole idéologique. C’est choisir collectivement de redistribuer l’espace urbain au profit du plus grand nombre plutôt que de l’abandonner aux intérêts privés motorisés. C’est reconnaître que le droit à la mobilité ne peut dépendre du pouvoir d’achat individuel. La vraie question n’est pas de savoir si le tramway est parfait, mais de décider quel avenir urbain nous voulons léguer : un territoire fragmenté, pollué et excluant, ou une ville accessible, vivante et respirable. Duhaime a choisi son camp. À nous de choisir le nôtre.





