MayaLefebvre_20260706_quand_la_souffrance_devient_invisible

Aide médicale à mourir et maladie mentale : la souffrance invisible

Marc-André n’a jamais imaginé que demander de l’aide deviendrait un parcours du combattant. Diagnostiqué avec un trouble bipolaire à 28 ans, ce Montréalais de 42 ans raconte les années d’errance entre urgences psychiatriques saturées, listes d’attente interminables et ressources communautaires débordées. « On me répète que des services existent, mais quand je tends la main, il n’y a personne pour la prendre », confie-t-il, la voix empreinte d’une fatigue qui dépasse les mots. Son histoire n’est pas unique : partout au pays, des Canadiens vivant avec une maladie mentale témoignent d’un sentiment d’abandon face à un système de santé qui peine à répondre à leurs besoins les plus élémentaires.

Le débat autour de l’aide médicale à mourir pour les personnes atteintes de maladie mentale ne peut être dissocié de cette réalité criante. Comment parler de choix en fin de vie quand les choix de vie manquent cruellement? Sophie Lemieux, travailleuse sociale dans un organisme communautaire de Québec, voit défiler dans son bureau des personnes pour qui la souffrance psychologique se double d’une précarité matérielle écrasante. « Plusieurs me disent qu’ils envisagent l’AMM non pas parce qu’ils veulent mourir, mais parce qu’ils ne voient aucune issue vivable : pas de logement abordable, pas de revenu décent, pas de suivi thérapeutique continu », explique-t-elle. La question n’est donc pas seulement médicale ou éthique, elle est profondément sociale.

Les familles portent aussi ce poids invisible. Caroline, dont la sœur vit avec une schizophrénie depuis quinze ans, raconte les nuits blanches, les rechutes à répétition, l’épuisement des proches aidants livrés à eux-mêmes. « Quand le système lâche prise, c’est nous qui tenons le coup, sans formation, sans relève, sans reconnaissance », dit-elle en serrant ses mains l’une contre l’autre. Elle ne juge pas ceux qui envisagent l’AMM, mais elle rappelle avec force qu’avant d’offrir la mort comme option, il faudrait d’abord offrir la dignité : un toit stable, un accompagnement humain, une place dans la société. « Ma sœur mérite mieux que d’être une statistique ou un dossier fermé. »

Les intervenants communautaires tirent la sonnette d’alarme depuis des années. Dans les centres de crise, les refuges, les cuisines collectives, on entend les mêmes récits de personnes qui tombent entre les mailles du filet social. La continuité des soins, essentielle pour les troubles mentaux, est devenue une denrée rare : changements fréquents de médecin, interruptions de traitement, absence de suivi psychosocial. « On met un pansement sur une hémorragie », résume Étienne Beauchamp, coordonnateur d’un organisme en santé mentale à Sherbrooke. Pour lui, élargir l’AMM sans renforcer massivement l’accès aux soins et aux services de soutien revient à abandonner les plus vulnérables au nom d’un principe de liberté qui sonne creux quand les conditions de vie sont indignes.

Au cœur de ce débat complexe, il y a des êtres humains qui ne demandent qu’à être vus, entendus, soutenus. Marc-André, lui, refuse de baisser les bras. Il s’accroche aux petites victoires : un suivi stable avec un psychiatre depuis six mois, un logement social obtenu après trois ans d’attente, une communauté qui l’accueille sans jugement. « Je ne veux pas mourir, je veux vivre, vraiment vivre », insiste-t-il. Son témoignage rappelle que derrière chaque politique, il y a des visages, des histoires, des espoirs. Et que notre responsabilité collective ne se mesure pas seulement à ce que nous permettons en fin de vie, mais à ce que nous offrons tout au long du chemin.

PARTAGER CET ARTICLE

COMMENT NOUS SUPPORTER ?

Abonnez-vous à notre Patreon.