L’annonce d’une hausse de 11 % des dépenses militaires pour respecter les engagements de l’OTAN représente un bouleversement majeur dans l’équilibre budgétaire canadien. Concrètement, si le Canada dépense actuellement environ 35 milliards de dollars annuellement pour la défense, une augmentation de cette ampleur signifie près de 4 milliards supplémentaires par an. Pour mettre ces chiffres en perspective, c’est l’équivalent du budget annuel complet de plusieurs ministères provinciaux de taille moyenne, ou encore la moitié du financement fédéral pour l’infrastructure publique. Dans un contexte où Ottawa affiche déjà un déficit de 40 milliards, cette hausse pose une question arithmétique simple mais brutale : où trouver l’argent?
Les pressions sur les finances publiques ne manquent pas ailleurs. Le logement abordable nécessite des investissements massifs estimés à 25 milliards par année selon la Société canadienne d’hypothèques et de logement pour résorber la crise. Le système de santé, étouffé après la pandémie, réclame des milliards additionnels que les provinces négocient pied à pied avec Ottawa. Les infrastructures vieillissantes — ponts, routes, réseaux d’aqueduc — représentent un passif qui se chiffre en centaines de milliards. Chaque dollar additionnel consacré à la défense est donc un dollar qui ne servira pas à construire des HLM, à réduire les listes d’attente dans les hôpitaux ou à réparer nos infrastructures défaillantes. C’est ce qu’on appelle en économie le coût d’opportunité, et il n’a jamais été aussi élevé.
Sur le plan macroéconomique, cette hausse militaire aura des répercussions sur l’endettement et l’espace budgétaire disponible. Le ratio dette-PIB du Canada, qui s’établit à environ 42 % au niveau fédéral, demeure relativement sain comparativement à d’autres pays du G7, mais la tendance est à la hausse. Ajouter 4 milliards annuels de dépenses structurelles permanentes sans hausse équivalente de revenus signifie soit creuser davantage le déficit, soit couper ailleurs, soit augmenter les impôts. Les projections du directeur parlementaire du budget indiquent déjà que la viabilité fiscale à long terme exige des ajustements. Cette augmentation militaire réduit donc mécaniquement la marge de manœuvre du gouvernement pour répondre aux prochaines crises économiques ou sociales.
Du côté des bénéficiaires économiques, certains secteurs tireront profit de cette manne. L’industrie de la défense canadienne, qui emploie environ 60 000 personnes, verra ses carnets de commandes se remplir. Les sous-traitants en aérospatiale, en cybersécurité et en technologies avancées bénéficieront de contrats lucratifs. Des régions comme Montréal, Ottawa et Halifax, où se concentrent les installations militaires et les fournisseurs, connaîtront un coup de pouce économique localisé. Toutefois, les études économiques démontrent systématiquement que les dépenses militaires génèrent moins d’emplois par dollar investi que les investissements dans l’éducation, la santé ou les infrastructures civiles. Le multiplicateur budgétaire de la défense est inférieur : chaque dollar militaire produit environ 0,50 $ d’activité économique supplémentaire, contre 1,50 $ pour les infrastructures publiques.
Les contraintes géopolitiques sont réelles et il serait naïf de les ignorer. La pression américaine sur les alliés de l’OTAN s’intensifie, et le contexte sécuritaire mondial s’est effectivement détérioré avec la guerre en Ukraine et les tensions en Asie-Pacifique. Le Canada ne peut pas se permettre d’être perçu comme un passager clandestin de la sécurité collective occidentale. Cependant, l’ampleur et le rythme de cette hausse méritent un débat public éclairé. Une augmentation de 11 % en une seule année constitue un choc budgétaire important. Des scénarios alternatifs — une montée progressive sur cinq ans, une réallocation intelligente des dépenses militaires existantes vers des capacités prioritaires, une coordination accrue avec les alliés pour éviter les doublons — auraient pu atténuer l’impact sur les autres priorités sociales. L’empathie pour les besoins de sécurité n’exclut pas la rigueur dans l’analyse des choix budgétaires : c’est précisément parce que les ressources sont limitées qu’il faut les allouer avec discernement.





