Camille_Dufresne_2026-07-12_quand_les_livres_deviennent_du_luxe_a_lecole

Quand les livres à l’école deviennent un luxe

Le ministère de l’Éducation vient de trancher : l’argent autrefois réservé à l’achat de livres dans les écoles pourra désormais être délesté vers « d’autres activités ». Sous couvert de flexibilité budgétaire, Québec officialise ce qu’on soupçonnait déjà — les livres ne sont plus une priorité, juste une dépense parmi d’autres, interchangeable, négociable. Dans un contexte où les bibliothèques scolaires craquent, où les techniciennes en documentation disparaissent et où les collections jaunissent faute de renouvellement, cette décision n’est pas un ajustement administratif. C’est un abandon culturel déguisé en pragmatisme gestionnaire, un message brutal envoyé aux élèves les plus vulnérables : votre accès à la littérature, votre droit à l’imaginaire, tout ça peut attendre.

Qui gagne dans cette affaire? Certainement pas les enfants des quartiers défavorisés, ceux pour qui la bibliothèque scolaire représente souvent le seul accès gratuit et régulier aux livres. Pas non plus les profs de français qui se battent pour maintenir le goût de lire dans un monde saturé d’écrans. Non, ce sont les directions d’école pressées par les compressions qui respirent un peu, les gestionnaires de centres de services qui peuvent colmater d’autres brèches budgétaires. La flexibilité, ici, c’est le mot poli pour dire qu’on transfère le fardeau des choix impossibles vers le bas, tout en faisant semblant que rien ne se perd. Sauf que quand une enveloppe dédiée disparaît, elle ne revient jamais — et les livres, eux, ne se renouvellent plus.

Cette logique s’inscrit dans une tendance plus large : l’austérité normalisée, celle qui ne dit plus son nom mais qui grignote méthodiquement tout ce qui n’est pas jugé « essentiel » au sens comptable du terme. Les bibliothèques scolaires sont traitées comme des accessoires sympathiques, pas comme des infrastructures sociales vitales. Pourtant, c’est là que se construit l’égalité des chances — dans ces rayons où une gamine de Hochelaga peut croiser Dany Laferrière, où un ado de Saguenay peut découvrir des récits queer, où on apprend que la diversité du monde tient aussi dans la diversité des récits qu’on lit. Sacrifier cette enveloppe, c’est accentuer le fossé entre ceux qui ont accès à la culture chez eux et ceux qui n’ont que l’école pour y goûter.

Le milieu du livre québécois, déjà fragilisé, encaisse aussi le coup. Les maisons d’édition jeunesse, les auteurs et autrices qui vivent de ces achats institutionnels, les libraires indépendants qui fournissent les écoles — tous perdent un débouché crucial. On parle souvent de soutenir la culture locale, de protéger le français, de défendre nos créateurs. Mais quand vient le temps de mettre l’argent là où sont les beaux discours, on détourne les fonds vers « autre chose ». Cette autre chose, c’est rarement nommée clairement, et c’est justement le problème : dans le flou, tout glisse, et les livres — objets pourtant tangibles, durables, transmissibles — deviennent une variable d’ajustement.

Il est temps de renverser la perspective : les livres à l’école ne sont pas une dépense facultative, ils sont une infrastructure au même titre que les pupitres ou les tableaux. Investir dans les collections scolaires, c’est investir dans la capacité critique des jeunes, dans leur imaginaire, dans leur langue. C’est aussi un acte de justice sociale, parce que lire ne devrait jamais dépendre du code postal ou du revenu familial. Si on veut vraiment une société éduquée, équitable et créative, il faut cesser de traiter les livres comme du superflu. Il faut exiger que cette enveloppe soit sanctuarisée, indexée, augmentée — et surtout, qu’elle reste là où elle doit être : dans les mains des enfants, pas dans les colonnes des gestionnaires en quête de souplesse budgétaire.

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