On connaît la scène par cœur, de l’Amazonie brésilienne aux fjords norvégiens, des territoires mapuche au nord canadien : une société d’État ou une multinationale débarque avec un calendrier serré, un plan de consultation préfabriqué et un discours rodé sur l’urgence climatique. À Pessamit, c’est Hydro-Québec qui rejoue cette partition coloniale, imposant aux Innus un processus accéléré de consultation pour des projets hydroélectriques majeurs. Le vocabulaire a changé — on parle désormais de « partenariat », de « transition énergétique » et de « développement durable » — mais la mécanique reste intacte : décider d’abord, consulter ensuite, et surtout, ne jamais laisser les peuples autochtones ralentir la machine administrative. Ce qui se passe au Québec n’est pas une exception locale, c’est un cas d’école d’une continuité coloniale maquillée en modernité verte.
Les parallèles internationaux sont frappants. En Norvège, les Sámi ont dû mener une bataille juridique de plusieurs décennies contre des projets éoliens sur leurs terres de pâturage, pour finalement obtenir gain de cause en 2021 — mais les turbines tournent toujours. Au Chili, les Mapuche affrontent des barrages hydroélectriques présentés comme « propres » alors qu’ils noient des sites sacrés et fracturent des communautés entières. En Australie, les peuples aborigènes se heurtent à des projets miniers d’extraction de lithium, métal indispensable aux batteries électriques, avec des consultations menées en quelques semaines sur des territoires habités depuis 60 000 ans. Partout, le même schéma : l’urgence climatique devient l’alibi parfait pour court-circuiter le consentement libre, préalable et éclairé pourtant garanti par la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones.
Ce qui rend le cas d’Hydro-Québec particulièrement révélateur, c’est qu’il se déroule dans un pays qui se targue d’être progressiste, inclusif et respectueux des droits humains. Le Canada a adopté en 2021 une loi pour aligner sa législation sur la Déclaration de l’ONU, mais sur le terrain, rien ne change. Les délais imposés aux Innus de Pessamit — quelques mois pour évaluer l’impact de projets qui transformeront irréversiblement leurs territoires — sont une insulte déguisée en procédure administrative. C’est le même mécanisme qui a permis la construction du barrage de la Romaine ou l’inondation de vastes territoires cris dans les années 1970. La différence, aujourd’hui, c’est que le colonialisme porte un casque de chantier vert et un discours sur la décarbonation.
Des organisations comme Amnesty International et Cultural Survival documentent depuis des années cette accélération autoritaire des projets extractifs et énergétiques au nom du climat. Selon un rapport de 2024 de l’ONG Forest Peoples Programme, plus de 70 % des grands projets d’énergie renouvelable dans les territoires autochtones du monde sont lancés sans consultation adéquate. « On remplace une forme d’extraction par une autre, mais le rapport de pouvoir reste inchangé », résume Victoria Tauli-Corpuz, ancienne rapporteuse spéciale de l’ONU sur les droits des peuples autochtones. Le Canada, malgré sa rhétorique réconciliatrice, figure parmi les mauvais élèves, aux côtés du Brésil, de l’Indonésie et de la Russie.
La manière dont un État traite ses peuples autochtones n’est pas un enjeu local ou folklorique : c’est un indicateur de sa maturité démocratique et de sa crédibilité internationale. Si le Québec et le Canada veulent donner des leçons de droits humains à Pékin ou à Moscou, ils feraient bien de commencer par respecter le droit à l’autodétermination des Innus, des Cris, des Atikamekw et de tous les Premiers Peuples. La diplomatie intérieure est le test ultime de cohérence. Pessamit n’est pas un dossier régional : c’est un miroir braqué sur un système qui, malgré ses déclarations de principe, continue de considérer les territoires autochtones comme des ressources à exploiter plutôt que comme des nations à respecter. Et tant que ce réflexe colonial perdurera, aucune transition énergétique ne sera véritablement juste.





