Camille_Dufresne_2026-07-13_manosphere_incubateur_de_la_haine_organisee

Manosphère : incubateur de haine organisée et violence

On ne peut plus faire semblant. La manosphère n’est pas un phénomène de niche, un coin obscur d’internet peuplé d’adolescents frustrés qu’on peut ignorer en attendant qu’ils grandissent. C’est une machine à fabriquer du ressentiment, à transformer la précarité économique et l’isolement social en rage dirigée contre les femmes, les queers, les personnes racisées. C’est un système organisé de radicalisation qui alimente la violence réelle, celle qui tue, qui viole, qui brutalise. Et pourtant, nos institutions continuent de traiter ça comme un « sous-sujet », une affaire de modération sur les réseaux sociaux plutôt qu’une urgence politique majeure.

Ce qui rend la manosphère si toxique, c’est qu’elle offre un récit simple à des hommes perdus dans une société en crise : vous n’êtes pas responsables de votre misère, ce sont les femmes, le féminisme, la « diversité » qui vous volent ce qui vous revient de droit. Ce discours prospère sur le vide laissé par l’absence de projet collectif, sur l’effondrement des solidarités, sur la précarisation généralisée que le néolibéralisme a semée. Au lieu de s’attaquer aux vrais coupables — les ultra-riches, les propriétaires, les corporations —, ces hommes sont recrutés pour devenir les soldats d’une guerre culturelle qui ne sert que le statu quo.

Les médias et les politiciens portent une responsabilité écrasante dans la normalisation de ces idées. Combien de tribunes complaisantes données à des masculinistes déguisés en « défenseurs de la liberté d’expression » ? Combien d’invitations plateaux pour des influenceurs qui crachent leur misogynie sous couvert d’humour ou de « débat » ? Combien de fois entend-on que « les deux côtés ont des excès », comme si dénoncer le patriarcat équivalait à organiser des campagnes de harcèlement en meute ? Cette fausse symétrie est criminelle. Elle donne une légitimité institutionnelle à des discours qui, dans la rue, se traduisent par des féminicides, des agressions, des viols.

La réponse ne peut pas être seulement répressive ou technique. Oui, il faut déplatformer, oui il faut enquêter sur les réseaux de financement, mais ce n’est pas suffisant. Il faut une réponse culturelle et éducative massive : parler de masculinités plurielles dès l’école, financer des espaces communautaires pour briser l’isolement, offrir des contre-récits crédibles qui ne laissent pas les jeunes hommes seuls face à l’algorithme. Il faut aussi un projet politique qui propose autre chose que la survie individuelle et la compétition : un horizon d’émancipation collective, féministe, écosocialiste, qui réponde aux vraies angoisses sans tomber dans le piège de la domination.

Ignorer la manosphère, c’est laisser le champ libre à la haine organisée. C’est abandonner des milliers de jeunes à des prédateurs idéologiques qui les transforment en armes contre les plus vulnérables. C’est aussi refuser de voir que la violence masculiniste est indissociable du système capitaliste et patriarcal qu’on nous impose. La lutte contre la manosphère n’est pas un combat à part : c’est une bataille frontale pour la justice, la sécurité et la dignité de toutes et tous. Et elle commence maintenant, ou jamais.

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