François Bonnardel ne sera pas candidat aux prochaines élections. Trente-quatrième départ à la Coalition avenir Québec, nous dit-on, comme on comptabilise les défections dans un club qui perd ses membres. Mais il serait naïf de lire ce retrait comme un simple fait divers partisan, une affaire de calcul personnel ou de lassitude individuelle. Ce qui se joue ici relève davantage du symptôme : l’usure d’un récit politique qui ne parvient plus à masquer son épuisement. Bonnardel, ministre des Transports puis de la Sécurité publique, incarnait une certaine robustesse gestionnaire, cette promesse caquiste d’une gouvernance pragmatique, débarrassée des vieux clivages. Son départ dit quelque chose de plus vaste : la difficulté croissante à habiter un projet devenu illisible, même pour ceux qui l’ont porté.
Car la CAQ, depuis quelques années, a perdu son centre de gravité narratif. Elle qui promettait de sortir la politique québécoise des ornières idéologiques s’est retrouvée à naviguer entre autoritarisme mou et improvisation technocratique. Le logement ? Une crise transformée en statistiques. La santé ? Un éternel chantier sans vision claire. Le coût de la vie ? Une abstraction pour ministres en complet-cravate. À force de vouloir tout gérer sans rien transformer, le gouvernement Legault s’est enfermé dans une posture : celle du pouvoir qui se recompose à huis clos, loin des préoccupations concrètes des citoyens. Bonnardel quitte un appareil politique qui ressemble de plus en plus à une machine sans moteur.
Ce qui frappe, dans cette vague de départs — trente-quatre, donc —, c’est l’absence totale de débat public sur ce qu’ils signifient. Pas de mea culpa, pas de bilan collectif, pas même une autocritique pudique. Juste des annonces sobres, des départs en silence, comme si le politique était devenu une simple affaire de gestion des carrières individuelles. Cette discrétion n’est pas innocente : elle traduit une conception dépolitisée du pouvoir, où l’action publique se réduit à l’administration de dossiers plutôt qu’à l’élaboration d’un projet de société. On gouverne, mais on ne propose plus. On occupe l’espace, mais on ne le transforme plus. Et quand les acteurs eux-mêmes désertent, c’est tout le pacte démocratique qui vacille.
Il y a une ironie cruelle à voir ce gouvernement, élu sur la promesse de nettoyer la place publique, se vider ainsi de ses propres rangs. Comme si la fatigue avait fini par gagner ceux-là mêmes qui prétendaient renouveler l’exercice du pouvoir. Bonnardel, comme d’autres avant lui, part sans fracas, et c’est peut-être là le plus inquiétant : l’idée qu’on puisse quitter la politique sans que cela ne provoque ni scandale ni questionnement. Le vide laissé n’est pas seulement celui d’un siège qui se libère, c’est celui d’un langage politique qui ne parle plus à personne, d’une scène publique désertée par le sens.
Reste à savoir ce que nous, citoyens, ferons de cette fatigue. Accepterons-nous qu’elle devienne la norme, que la politique se transforme en ballet silencieux de départs discrets et de remplacements techniques ? Ou exigerons-nous une démocratie plus lisible, plus exigeante, où les acteurs assument leurs choix et où le pouvoir rend des comptes autrement que par des communiqués aseptisés ? Le départ de Bonnardel nous rappelle que la politique n’est pas qu’une affaire d’organigrammes : c’est un espace de parole, de conflit, de projet. Quand cet espace se vide, c’est à nous de le réinvestir, avec toute l’impatience démocratique nécessaire.





