Camille-Dufresne_2026-07-20_deluge_de_classe

Injustice climatique : le déluge de classe au Saguenay

Trente ans après le déluge du Saguenay, on nous sert le récit émouvant d’une survivante qui « n’a rien oublié ». Mais ce qu’on oublie systématiquement de raconter, c’est que les catastrophes climatiques ne frappent jamais au hasard. Elles sculptent leurs ravages dans la chair même de l’inégalité sociale. Quand l’eau monte, elle ne submerge pas également les quartiers riches et les HLM mal entretenus. Elle ne noie pas de la même façon celles et ceux qui possèdent une assurance complète, une voiture pour fuir, un chalet où se réfugier – et celles et ceux qui vivent au sous-sol d’un duplex vétuste, sans marge de manœuvre financière, sans plan B. Le déluge n’est pas une fatalité naturelle : c’est une violence structurelle qui porte un nom, celui de l’inaction politique organisée.

Les infrastructures qui nous protègent – ou pas – sont le résultat direct de choix politiques. Cartographie des zones à risque bâclée, systèmes de drainage obsolètes, digues insuffisantes : tout cela découle d’un aménagement du territoire dicté par le profit immédiat des promoteurs plutôt que par la sécurité collective. On construit dans des plaines inondables parce que le terrain coûte moins cher, on néglige l’entretien des réseaux publics parce qu’il faut « serrer la ceinture », on refuse de déplacer des populations vulnérables parce que ça coûterait trop cher à court terme. Résultat : ce sont toujours les mêmes quartiers, les mêmes familles, les mêmes locataires précaires qui paient le prix fort quand la catastrophe frappe. L’eau suit les lignes de fracture du capitalisme.

Après une inondation, les ménages aisés rebâtissent vite, relogent leurs enfants ailleurs, engagent des avocats pour négocier avec les assureurs. Les ménages à faible revenu, eux, perdent tout : meubles non assurés, dépôts de garantie engloutis, emplois perdus faute de transport, santé mentale fracassée. Plusieurs ne se remettent jamais financièrement d’un déluge. Cette asymétrie n’est pas un accident : elle est la conséquence prévisible d’un système qui privatise les profits de l’urbanisation sauvage et socialise les pertes quand la nature reprend ses droits. Le coût différencié des catastrophes climatiques est une réalité de classe brutale, rarement nommée dans les commémorations officielles.

Pourtant, tout est lié : le droit au logement décent, la protection des locataires face aux propriétaires négligents, l’entretien rigoureux des réseaux d’égouts et de drainage, la construction de digues solides, l’interdiction stricte de bâtir en zones à risque. L’adaptation climatique ne peut pas se résumer à des mesures d’urgence après coup. Elle exige une refonte complète de notre rapport au territoire, une politique du logement qui cesse de considérer le toit au-dessus de nos têtes comme une marchandise spéculative. Elle demande qu’on cesse de laisser les locataires dans des sous-sols inondables pendant que les condos de luxe se multiplient sur les hauteurs. La justice climatique passe nécessairement par la justice sociale – ou elle n’est qu’un slogan creux.

L’inaction publique face aux risques climatiques n’est jamais neutre. Elle est un choix politique qui organise méthodiquement la répétition des dégâts sur les mêmes populations vulnérables, cycle après cycle. Bâtir plus solidement, oui – mais surtout bâtir plus équitablement. Protéger d’abord celles et ceux qui n’ont aucune marge de manœuvre. Investir massivement dans les infrastructures des quartiers oubliés. Exproprier si nécessaire les terrains à risque. Refuser que la mémoire des catastrophes serve uniquement à nous émouvoir collectivement, sans jamais toucher aux structures qui les rendent inévitables. Trente ans après le Saguenay, l’appel de la vie doit devenir un cri de révolte contre l’injustice climatique. Sinon, on noiera encore les mêmes.

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