« On a dû annuler notre semaine en Gaspésie. » La voix de Caroline Bélanger tremble encore quand elle raconte ce moment, début juillet, où elle et son conjoint ont fait les calculs. Trois enfants, une fourgonnette, 1 200 kilomètres aller-retour : avec l’essence à plus de 1,85 $ le litre, leur budget vacances fondait avant même de partir. « On pensait qu’on économisait assez. Mais là, juste le gaz, ça nous coûtait presque 400 $. On a choisi de rester à Trois-Rivières et d’aller au camping municipal. » Pour cette famille de classe moyenne, l’été 2026 restera marqué par ce qu’ils n’ont pas pu faire. Et ils sont loin d’être seuls.
Partout au Québec, des milliers de familles vivent le même dilemme silencieux. Marc-André Gagnon, résident de Rimouski, fait 45 kilomètres par jour pour se rendre au travail. « Je n’ai pas le choix, il n’y a pas de transport en commun. Mon char, c’est ma job. » Chaque plein lui coûte maintenant près de 120 $, qu’il doit refaire aux dix jours. « Avant, je partais voir ma sœur à Québec une fois par mois. Maintenant, c’est rendu trois fois par année. » L’essence n’est plus un détail du budget : elle dicte les déplacements, les visites familiales, les loisirs. Elle redessine la carte des liens possibles. Et pour les travailleurs en région, elle devient une taxe invisible sur le simple fait d’habiter loin des centres urbains.
À Montréal, la situation est différente, mais tout aussi cruelle. Nadia Tremblay, mère monoparentale de deux enfants, travaille comme préposée aux bénéficiaires dans l’ouest de l’île. Elle habite Hochelaga. « Le métro, c’est bien beau, mais mes shifts finissent à 23 h. Alors je prends mon auto. » Entre l’essence, le stationnement et l’entretien, elle calcule que sa voiture lui coûte 600 $ par mois. « Mon propriétaire vient d’augmenter mon loyer de 150 $. Pis là, l’essence monte encore. Je sais plus où couper. » Les vacances ? « On est allés une journée à La Ronde avec un coupon. C’est ça, nos vacances. » Son histoire n’est pas exceptionnelle : elle est la norme pour des centaines de milliers de Québécois coincés entre un marché du travail exigeant et un coût de la vie qui explose.
Les chiffres officiels parlent d’inflation maîtrisée, de ralentissement économique géré. Mais dans les cuisines, sur les routes, devant les pompes à essence, la réalité est tout autre. L’essence à 1,85 $, ce n’est pas juste 10 cents de plus : c’est le camping annulé, la visite chez grand-maman reportée, le sentiment diffus que la vie rétrécit. « On nous dit que l’économie va bien, mais moi, je vois juste mes dépenses qui montent », confie Steve Laroche, camionneur de Shawinigan. « Pis personne en parle vraiment. C’est comme si c’était normal de plus pouvoir se payer une vie normale. » Ce fossé entre le discours économique et l’expérience quotidienne crée un malaise profond, une colère sourde qui ne trouve pas toujours les mots pour s’exprimer.
Ce qui ressort des dizaines de témoignages recueillis, c’est une fatigue. Pas seulement financière : morale. Une lassitude face à l’accumulation de petits renoncements qui, mis bout à bout, forment une vie diminuée. « On dirait qu’on est punis d’exister », résume Caroline, celle qui a annulé la Gaspésie. « On travaille fort, on paie nos taxes, on fait tout bien. Mais on n’arrive plus. » L’essence, dans tout ça, n’est qu’un symbole — mais un symbole puissant. Celui d’un coût de la vie qui pèse d’abord et avant tout sur ceux qui n’ont pas le luxe de choisir. Ceux pour qui la voiture n’est pas un confort, mais une nécessité. Et qui, cet été encore, paieront le prix fort pour simplement vivre leur vie.





