Alexandre_Fortier_2026-07-23_deux_scieries_ferment_urgence_de_repenser

Fermeture des scieries : l’urgence de repenser le travail régional

La fermeture simultanée de deux usines de bois de sciage en Gaspésie et en Côte-Nord marque un tournant brutal pour ces régions déjà fragilisées. Au-delà des chiffres bruts — des centaines d’emplois directs perdus, des milliers d’emplois indirects menacés — se dessine une réalité plus inquiétante : l’érosion progressive de l’écosystème économique qui fait vivre ces territoires depuis des générations. Chaque scierie qui ferme, c’est un réseau de sous-traitants, de fournisseurs de services et de commerces locaux qui vacille. Les données historiques le confirment : dans les communautés mono-industrielles, la perte d’un employeur majeur entraîne une contraction du PIB régional de 15 à 25 % sur cinq ans.

Les causes de ces fermetures relèvent d’une combinaison de facteurs structurels et conjoncturels qu’il faut analyser froidement. D’abord, les coûts logistiques : l’éloignement des marchés et la détérioration des infrastructures de transport rendent ces usines moins compétitives que leurs concurrentes situées plus au sud ou à proximité des grands axes. Ensuite, les fluctuations du marché du bois d’œuvre, particulièrement sensible aux politiques commerciales américaines et aux cycles de construction résidentielle. Enfin, un sous-investissement chronique dans la modernisation des équipements, qui laisse ces installations vieillissantes face à des concurrents mieux capitalisés. Sans oublier la concentration accrue du secteur forestier entre quelques grandes entreprises dont les décisions stratégiques privilégient la rentabilité à court terme plutôt que l’ancrage régional.

Ce scénario n’est pas unique au Québec. Des régions forestières de la Scandinavie à celles du Pacifique Nord-Ouest américain, le déclin industriel traditionnel suit des trajectoires similaires. Pourtant, certains territoires ont réussi leur transition. La Finlande a transformé son secteur forestier en investissant massivement dans la bioéconomie et les produits à valeur ajoutée. L’Oregon a misé sur la diversification économique en soutenant l’écotourisme et les technologies vertes tout en maintenant une industrie forestière modernisée. Ces exemples démontrent qu’une reconversion réussie exige une vision à long terme, des investissements publics substantiels et une participation active des communautés locales dans la planification de leur avenir économique.

La question de la propriété et du contrôle local mérite une attention particulière. Les recherches économiques montrent que les entreprises détenues localement ou coopérativement résistent mieux aux chocs économiques et maintiennent leur production en période de crise, car leurs décisions intègrent des considérations sociales et communautaires au-delà du simple rendement financier. Le modèle des coopératives forestières, bien développé en Europe et dans certaines régions canadiennes, offre une alternative crédible à la concentration industrielle. Il permet aux travailleurs et aux communautés de reprendre le contrôle de leur destin économique, tout en favorisant une gestion durable des ressources forestières.

Face à cette urgence, les politiques publiques doivent agir sur trois fronts simultanément. Premièrement, un filet de sécurité robuste pour les travailleurs touchés : prolongation des prestations d’assurance-emploi, programmes de requalification adaptés aux réalités régionales, et soutien à la mobilité si nécessaire. Deuxièmement, des investissements stratégiques dans la diversification économique régionale : transformation du bois sur place, développement de l’économie circulaire, soutien aux PME innovantes. Troisièmement, une révision de la gouvernance forestière pour favoriser la propriété locale, encourager la transformation secondaire et tertiaire, et conditionner l’accès aux ressources publiques à des engagements d’ancrage territorial. Sans cette triple approche coordonnée, la Gaspésie et la Côte-Nord risquent de rejoindre la longue liste des régions sacrifiées sur l’autel d’une logique industrielle à courte vue.

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