Le Bureau de la concurrence vient de bloquer l’acquisition des marques Géant Vert et Le Sieur par Nortera, une décision qui mérite qu’on s’y attarde. Au-delà du jargon juridique, cette intervention illustre un enjeu économique fondamental : la concentration industrielle grignote la capacité des consommateurs à obtenir des prix justes. Dans un contexte où l’inflation alimentaire demeure élevée et où les ménages québécois scrutent chaque dollar dépensé à l’épicerie, permettre à un acteur majeur d’absorber deux marques concurrentes reviendrait à sabrer les freins qui maintiennent encore une certaine pression à la baisse sur les prix.
Les données parlent d’elles-mêmes : quand un marché se concentre entre les mains de quelques joueurs, les prix montent et l’innovation stagne. Le Bureau, en s’opposant à cette transaction, applique les critères établis par la Loi sur la concurrence, qui exigent d’évaluer si une fusion risque de « réduire sensiblement » la concurrence. Dans le secteur des légumes surgelés et en conserve, où les marges sont déjà élevées pour les transformateurs, ajouter Géant Vert et Le Sieur au portefeuille de Nortera concentrerait le pouvoir de négociation vis-à-vis des détaillants et, in fine, des consommateurs. Ce n’est pas de la théorie : des études récentes montrent qu’aux États-Unis, la consolidation dans l’agroalimentaire a contribué à une hausse de 10 à 15 % des prix sur certains produits de base.
Pourquoi la concurrence ne suffit-elle pas toujours à nous protéger ? Parce que les mécanismes de marché fonctionnent seulement quand plusieurs acteurs peuvent réellement se disputer les parts de marché. Lorsque trois ou quatre entreprises dominent un segment, elles n’ont plus besoin de se faire une guerre de prix : elles peuvent aligner leurs stratégies, augmenter les marges en parallèle et maintenir des barrières à l’entrée qui découragent les nouveaux venus. Le consommateur, lui, se retrouve face à un choix apparent — plusieurs marques sur les tablettes — mais contrôlé en coulisses par les mêmes groupes. C’est exactement ce scénario que le Bureau cherche à éviter.
Les risques concrets de cette fusion sont multiples. Moins de choix réel pour les acheteurs, moins de pression sur les prix dans les négociations avec les grandes chaînes, et davantage de marges empochées par les conglomérats. Pour les familles qui peinent déjà à boucler leur budget alimentaire, chaque point de pourcentage compte. Si Nortera contrôle une part excessive du marché des légumes transformés, elle pourra dicter ses conditions aux épiceries, qui répercuteront inévitablement ces coûts sur les clients. Les petits transformateurs, eux, auront encore moins d’espace pour grandir ou innover, renforçant le cycle de concentration.
Cette affaire dépasse le cas Nortera. Elle nous rappelle que la régulation de la concurrence n’est pas un luxe idéologique, mais un outil pragmatique pour protéger le pouvoir d’achat. Dans un pays où l’inflation alimentaire a frappé durement les ménages à revenus modestes, laisser le marché se concentrer davantage serait une erreur coûteuse. Le Bureau de la concurrence fait son travail : surveiller, analyser et intervenir quand les faits l’exigent. Espérons que les tribunaux, s’ils sont saisis, partageront cette lecture factuelle et placeront l’intérêt des consommateurs au cœur de leur décision.





