À Longueuil, sept immeubles viennent d’être arrachés à la logique du profit. Pas pour construire un pont, ni un stationnement. Non : pour garder 130 personnes sous un toit. La Ville a dégainé l’expropriation — cette arme juridique qu’on croyait réservée aux grands projets d’infrastructures — pour sauver une maison de chambres menacée par la spéculation immobilière. Un geste rare. Un geste politique. Un geste qui dit, enfin, que des vies valent plus qu’un retour sur investissement.
Ces 130 personnes ne sont pas des chiffres dans un dossier de presse. Ce sont des aîné·es à revenu fixe, des travailleur·euses précaires, des personnes en situation de handicap, des immigrant·es récent·es. Des gens qui ne trouveront jamais un 3½ à 800$ ailleurs, parce qu’ailleurs n’existe plus. La maison de chambres de la rue Saint-Charles Ouest était leur dernier filet. Quand un propriétaire a voulu la vendre — probablement pour la démolir, la rénover, la revendre en condos —, c’est tout un pan de la ville qui vacillait. Longueuil a choisi de ne pas les laisser tomber.
Cette expropriation révèle une vérité brutale : le marché ne produit plus de logements pour les pauvres. Il produit des actifs. Des placements. Des rendements. Le privé construit pour ceux qui peuvent payer, et tant pis pour les autres. Face à cette débâcle, les municipalités n’ont plus le luxe d’attendre. Elles doivent reprendre la main, user de leur pouvoir, intervenir. Parce que la crise de l’itinérance n’est pas une météo capricieuse : c’est le résultat direct d’un système qui a transformé le toit au-dessus de nos têtes en marchandise spéculative.
Ce qui frappe, c’est la rareté du geste. Combien de villes osent défier la sacro-sainte propriété privée pour protéger leurs résident·es les plus vulnérables? Combien acceptent de payer le prix politique d’une expropriation? Longueuil montre qu’on peut choisir l’intérêt collectif plutôt que la rentabilité privée. Mais pourquoi faut-il en arriver là? Pourquoi l’exception devient-elle héroïque, alors qu’elle devrait être la norme? Parce que pendant des décennies, on a laissé le marché dicter les règles du jeu. Et maintenant, on ramasse les dégâts, une maison de chambres à la fois.
Le message est clair : le droit au logement ne peut pas être une question de chance ou de charité. Il doit redevenir un droit garanti, protégé, assumé par l’État. Longueuil vient de poser un geste de résistance face à la marchandisation du vivable. Il ne suffit pas d’applaudir : il faut exiger que d’autres villes suivent. Que Montréal, Québec, Gatineau osent exproprier, racheter, socialiser le parc immobilier. Parce que tant qu’on laissera des spéculateurs décider qui dort où, on continuera de compter les morts dans les ruelles et les urgences. Longueuil vient de prouver qu’on peut choisir autrement. Maintenant, à nous de ne pas lâcher.





