Le Directeur des poursuites criminelles et pénales a décidé de suspendre les procédures contre onze jeunes impliqués dans l’affaire Nooran Rezayi, cette adolescente de 14 ans retrouvée morte en décembre 2022 dans un parc de Laval. Derrière ce terme bureaucratique — « suspension » — se cache une réalité brutale : des vies suspendues, des familles rongées par l’attente, et un système judiciaire qui abandonne sans vraiment conclure. Pas d’acquittement, pas de condamnation, juste un gel dans le temps, comme si l’injustice pouvait se mettre sur pause sans conséquence humaine. Pour ces jeunes et leurs proches, la suspension n’est pas un soulagement, c’est une autre forme de prison.
Trois ans de procédures, de stigmatisation publique, de murmures dans les corridors d’école et les quartiers. Ces onze adolescents ont vécu sous le poids d’accusations qui n’ont jamais abouti, dans un entre-deux juridique qui ne protège personne sauf peut-être l’apparence d’un système débordé. Leurs noms circulent, leurs visages sont connus, mais aucun tribunal ne leur offrira jamais de réponse définitive. Pendant ce temps, la famille de Nooran attend elle aussi, prise dans le même vide institutionnel. Qui est réellement protégé par cette décision ? Certainement pas ceux qui portent encore le deuil, ni ceux qu’on accuse sans jamais trancher.
Cette affaire révèle l’incapacité du système judiciaire québécois à traiter avec dignité et efficacité les dossiers impliquant des jeunes, surtout lorsque s’y mêlent des enjeux de violence, de marginalisation et de trauma collectif. On parle beaucoup de « délais raisonnables », mais on ne parle jamais assez de l’épuisement psychologique que ces délais imposent aux personnes concernées. L’attente devient punition, le flou devient condamnation sociale. Et pendant que les rouages bureaucratiques tournent à vide, ce sont les communautés — souvent déjà fragilisées — qui absorbent le choc.
Il faut poser la question frontalement : pourquoi le DPCP suspend-il plutôt que d’abandonner ou de poursuivre clairement ? Cette zone grise permet de ne pas assumer l’échec d’une enquête ou l’insuffisance de preuves. Elle évite le scandale politique d’un acquittement tout en esquivant la responsabilité d’un procès équitable. Mais cette logique gestionnaire sacrifie l’humain au profit de l’apparence institutionnelle. Les jeunes restent marqués, la famille de Nooran reste sans réponse, et le public reste dans l’incompréhension. C’est une violence silencieuse, diffuse, mais profondément structurelle.
Cette affaire devrait nous obliger à repenser radicalement notre rapport à la justice des mineurs et à la responsabilité collective face aux drames qui frappent nos quartiers. Plutôt que de suspendre, pourquoi ne pas investir massivement dans des ressources communautaires capables d’accompagner ces jeunes, de soutenir les familles endeuillées, de prévenir la violence à la racine ? Le système judiciaire ne peut pas tout, surtout quand il dysfonctionne. Mais il pourrait au moins cesser de prétendre qu’une suspension est une solution. Nooran Rezayi mérite mieux. Ces jeunes méritent mieux. Et nous aussi.





