La campagne électorale québécoise s’est transformée en bataille de contenus où les vlogs intimistes côtoient les montages TikTok, où les conjointes de politiciens deviennent influenceuses et où chaque prise de parole se mesure en vues, en partages, en clics. Ce qu’on appelle pudiquement « présence numérique » cache une réalité brutale : notre démocratie est devenue un flux, un produit à consommer entre deux publicités de shampoing. Les partis politiques, plutôt que de résister à cette logique marchande, l’embrassent avec cynisme, transformant les enjeux collectifs en micro-contenus émotionnels calibrés pour maximiser l’engagement. La réflexion politique, celle qui exige du temps, de la nuance, de la contradiction même, n’a plus sa place dans cette économie de l’attention où seul survit ce qui choque, amuse ou indigne en moins de quinze secondes.
Cette mutation ne profite pas à toutes et tous également. Les formations capables de fabriquer du spectacle, de la controverse performative et de l’image lisse dominent désormais l’espace public numérique. Pendant ce temps, les mouvements de base, les collectifs citoyens, les voix critiques qui n’ont ni budget de production ni agence de relations publiques peinent à percer le mur algorithmique. La personnalisation outrancière — transformer des candidats en personnages attachants, leurs conjoints en co-vedettes — réduit la politique à une télé-réalité où les rapports de classe, les luttes écologiques, les inégalités systémiques disparaissent sous le vernis esthétique. Ce n’est pas un hasard : cette logique du contenu sert parfaitement le maintien du statu quo, puisqu’elle neutralise toute analyse structurelle au profit de l’affect et de l’identification superficielle.
Le débat public y perd son âme. Quand les formats imposés par Instagram, TikTok ou YouTube dictent la forme du discours politique, c’est la complexité elle-même qui devient inaudible. Les analyses fouillées, les contre-propositions argumentées, les remises en question profondes du modèle économique dominant ne peuvent se résumer en Stories éphémères. On assiste alors à une dépolitisation insidieuse, où les électeurs — surtout les jeunes déjà submergés d’images publicitaires et de contenus sponsorisés — sont invités à « choisir » comme on choisit une marque de yogourt. Cette réduction du politique au marketing affaiblit notre capacité collective à penser autrement, à imaginer des ruptures, à formuler des exigences radicales face à l’urgence climatique et sociale.
Les conséquences de cette politique-spectacle sont lourdes. Pour les électeurs bombardés de contenus contradictoires, souvent manipulés par des stratégies d’influence opaques, la fatigue informationnelle devient paralysante. Les algorithmes favorisent la polarisation et l’indignation, creusant les fossés plutôt que de nourrir le dialogue. Les groupes marginalisés, qui auraient besoin d’une tribune pour exposer leurs réalités et leurs revendications, se retrouvent à devoir « performer » leur oppression pour espérer une once de visibilité. Pendant que les influenceurs politiques accumulent des millions de vues avec des montages léchés, les travailleuses précaires, les communautés autochtones en lutte, les écologistes radicaux restent inaudibles, relégués aux marges du flux.
Il est temps de remettre le fond au centre. Pas les « valeurs » vagues brandies dans des capsules vidéo, mais les politiques publiques concrètes, les budgets détaillés, les rapports de force entre capital et travail, entre extractivisme et survie planétaire. La démocratie ne peut se réduire à une guerre d’attention où triomphe celui qui maîtrise le mieux les codes de la viralité. Exigeons des espaces de débat longs, contradictoires, accessibles, qui échappent à la logique mercantile des plateformes. Refusons la tyrannie du contenu et réclamons une politique qui nous considère comme des citoyennes et citoyens pensants, pas comme des consommateurs captifs. La révolution ne sera pas likée — elle sera discutée, organisée, enracinée dans le réel.





