Pendant que Québec dévoile fièrement ses plans de « maisons des aînés », le silence autour des salaires, des horaires brisés et des conditions de travail inhumaines devient assourdissant. Les gouvernements préfèrent couper des rubans devant des édifices flambant neufs plutôt que de parler de la réalité crue : ces bâtiments resteront des coquilles vides si personne n’accepte d’y travailler pour des miettes. Les coûts de construction explosent, les projets prennent du plomb dans l’aile, mais l’essentiel demeure esquivé. On mise sur les briques pour éviter de nommer le vrai problème : l’exploitation systémique des travailleuses du care, majoritairement des femmes racisées et immigrantes, qu’on abandonne à leur sort.
Cette main-d’œuvre invisible porte sur ses épaules tout le poids du système de santé. Préposées aux bénéficiaires, infirmières auxiliaires, aides à domicile : elles enchaînent les doubles quarts, les bains donnés à la course, les repas servis dans le stress, les changements de couches chronométrés. Elles avalent leur colère devant les résidents qu’elles n’ont pas le temps de consoler. Elles pleurent dans leur auto après leur shift parce qu’elles savent qu’elles n’ont pas pu offrir la dignité promise. Et pendant ce temps, les décideurs calculent le coût par mètre carré d’un hall d’entrée.
La pénurie de personnel n’est pas une fatalité : c’est le résultat direct de décennies d’austérité, de mépris institutionnel et de refus de reconnaître la valeur du travail de soin. Quand les équipes sont décimées, les services s’effondrent. Les bains hebdomadaires deviennent mensuels, les appels d’urgence restent sans réponse, les chutes se multiplient. La qualité des soins ne dépend pas de la fraîcheur du plancher, elle dépend du nombre de mains disponibles et du respect qu’on leur témoigne. Tant qu’on refusera d’investir dans les humains plutôt que dans le béton, les résidents continueront de payer le prix de notre indifférence collective.
La fatigue du réseau n’est plus un secret : c’est une hémorragie. Les travailleuses quittent en masse, épuisées, brûlées, dégoûtées. Les agences de placement privées se frottent les mains pendant que le public saigne. Les horaires fractionnés, les temps supplémentaires obligatoires, l’absence de reconnaissance salariale et le climat de travail toxique rendent la rétention impossible. On recrute à grands frais à l’international, puis on laisse ces nouvelles arrivantes se heurter aux mêmes murs d’incompétence managériale et de sous-financement chronique. Le cycle recommence, pendant qu’on annonce un énième projet de construction pour faire diversion.
Il est temps de nommer les choses : chaque million investi dans des projets pharaoniques mal gérés, c’est un million de moins dans les poches des travailleuses qui tiennent le système à bout de bras. Chaque conférence de presse devant une nouvelle pelletée de terre, c’est un affront de plus aux préposées qui changent des couches en pleurant parce qu’elles n’ont pas eu le temps de parler à Mme Tremblay aujourd’hui. Le terrain gronde. Les syndicats se mobilisent. Les travailleuses du soin refusent de servir de faire-valoir à des annonces creuses. Elles exigent des salaires décents, des ratios humains, du respect. Pas des murs. Des conditions. Pas des photos. De la dignité.





