Camille_Dufresne_2026-09-12_Mort_au_Port_quand_la_productivite_tue

Mort au travail au Port : la productivité tue

Mercredi soir, un travailleur ferroviaire de 50 ans est mort écrasé par un wagon au Port de Montréal. Son nom n’a pas été diffusé. Son visage n’apparaîtra pas aux nouvelles. Il rejoindra la longue liste des corps broyés par la machine logistique, ces morts qu’on appelle pudiquement des « accidents de travail » comme si le hasard y était pour quelque chose. Mais il n’y a rien d’accidentel dans un système où la pression de productivité, les quarts de nuit interminables et la sous-traitance en cascade transforment chaque shift en roulette russe. Ce travailleur avait le droit fondamental de rentrer vivant à la maison. Il ne l’a pas fait. Et cela devrait nous révolter collectivement.

Le Port de Montréal, c’est l’artère invisible de notre économie : 40 millions de tonnes de marchandises transitent chaque année par ses quais, alimentant les tablettes de nos épiceries et les profits des multinationales. Pourtant, les femmes et les hommes qui font tourner cette machine restent dans l’ombre jusqu’au drame. Ils travaillent de nuit, dans le froid, entre les grues géantes et les trains de marchandises, sous une pression constante pour accélérer la cadence. La fluidité des chaînes d’approvisionnement qu’on nous vend comme un miracle de l’efficacité repose sur leurs épaules, leurs dos, leurs vies. Quand tout roule, personne ne les voit. Quand l’un d’eux meurt, on parle de « tragédie isolée » avant de passer à autre chose.

Mais ce n’est pas isolé. Les données de la CNESST montrent que le secteur du transport et de l’entreposage affiche des taux de lésions professionnelles parmi les plus élevés au Québec. La coordination entre donneurs d’ordres, sous-traitants et travailleurs est souvent défaillante : qui est responsable de la sécurité quand trois entreprises différentes se partagent une même opération? Les travailleurs, souvent précaires, n’osent pas exercer leur droit de refus de peur de perdre leurs heures. Les horaires décalés, la fatigue accumulée, l’absence de formation adéquate : tout cela crée un terrain propice aux « accidents » prévisibles. Ce qui est arrivé mercredi soir n’est pas une fatalité, c’est le résultat d’un choix politique qui privilégie la rentabilité sur la vie humaine.

Qui profite vraiment de cette course effrénée? Pas les travailleurs qui risquent leur peau pour un salaire souvent précaire. Ce sont les géants de la logistique, les armateurs internationaux, les actionnaires qui exigent des dividendes toujours plus juteux. Pendant ce temps, les inspections de la CNESST sont insuffisantes, les effectifs manquent, et les amendes pour non-respect des normes de sécurité restent ridiculement basses comparées aux profits générés. On privatise les gains, on socialise les risques – et parfois, ces risques se matérialisent en cercueils.

Il est temps d’exiger mieux. Des inspections rigoureuses et surprises dans tous les ports et centres de distribution. Des effectifs suffisants pour que personne ne travaille seul dans des zones dangereuses. Une formation obligatoire et rémunérée pour tous les travailleurs, peu importe leur statut d’emploi. Et surtout, un véritable pouvoir d’arrêt collectif quand la sécurité vacille, sans représailles ni perte de revenus. Chaque vie perdue au travail est une défaite collective. Chaque mort « accidentelle » est un meurtre par négligence systémique. Le travailleur du Port de Montréal méritait de rentrer chez lui mercredi soir. Nous lui devons, à lui et à tous ceux qui risquent leur vie pour faire tourner notre économie, de transformer notre indignation en action politique. Parce que rentrer vivant à la maison, ce n’est pas un privilège : c’est un droit absolu.

PARTAGER CET ARTICLE

COMMENT NOUS SUPPORTER ?

Abonnez-vous à notre Patreon.